vendredi 10 août 2007

Quand la noblesse me monte au nez

Au cours de mon escapade en Dordogne, j'ai mis la main sur un petit livre publié aux éditions Ouest France (2002, ISBN 2-7373-2629-X), sous la double signature de Pierre-Gabriel de la Guette et Marc Déceneux : La Noblesse en France. Son histoire, ses règles, son actualité.
Le sommaire m'avait semblé intéressant, et un feuilletage rapide avant achat m'avait permis de voir que plusieurs points pouvaient m'apporter un éclairage sur les différents anoblissements (par lettres, par charges, etc.) ou sur les droits et devoirs de la noblesse, dans le cadre de mes réflexions sur le XVIIIe siècle surtout.
La lecture dudit ouvrage s'est révélée instructive sur ces aspects là. Mais certains passages m'ont fait bondir, me donnant une envie subite et viscérale d'aller trouver les auteurs pour leur donner la bastonnade, histoire de leur faire ravaler leur condescendance et leur reposer les pieds sur la terre républicaine. Je ne sais lequel des deux, le médiéviste (Déceneux) ou le vieux noble (La Guette) a le plus tenu la plume pour écrire ce qui suit, mais je suis prêt à les rosser tous deux à égalité, dans ma grande générosité.

"L'annexion, par un petit groupe d'hommes, des richesses et des pouvoirs est un phénomène biologique naturel, propre à tous les animaux sociaux qui viennent selon des hiérarchies pyramidales : lorsqu'une meute de loups a capturé une grosse proie, ses membres ne viennent au festin que dans l'ordre de préséance déterminé par la gradation de leur qualité de dominants ; le chef mange le premier et les meilleurs morceaux, les plus faibles et les plus timorés se contentent des restes. Cependant, nous ne poursuivrons pas de telles comparaisons phylogénétiques, car elles nous entraîneraient dans des simplifications abusives et de stériles (et dangereuses !) caricatures. Plus modestement, nous nous cantonnerons aux données historiques connues pour nos sociétés occidentales."

Il ne faut pas manquer d'air pour ouvrir la partie « Historique » du livre avec une telle prose.
En premier lieu, parce que, pour autant que je sache, le pouvoir de certains hommes sur les autres n'est plus établi, depuis bien longtemps (bien longtemps avant les débuts de la féodalité, même) sur des hiérarchies biologiques comme chez les animaux. Chez l'homme, le plus riche n'est pas forcément le plus costaud, même sous Clovis, même sous Louis II.

En deuxième lieu, parce que ces deux plumitifs semblent oublier que, chez les animaux, et en particulier au sein d'une meute de loups puisque c'est l'exemple qu'ils ont retenu, la hiérarchie est fréquemment remise en question, au moins à chaque saison de reproduction. Je ne veux pas dire qu'elle change à chaque saison de reproduction, mais que des individus placés plus bas dans la hiérarchie tentent de prendre la place du mâle dominant. A défaut de l'avoir appris dans leurs pratiques respectives d'histoire de l'art et de généalogie, les deux compères peuvent le découvrir dans presque n'importe quel documentaire animalier diffusé par les chaînes télévisées.
Or, que je sache, dans la société humaine (post Cro-Magnon, dirais-je, pour caricaturer), le renversement de hiérarchie ne se fait pas majoritairement à coups d'affrontements physiques directs du dominant et du prétendant. Et certainement uniquement à la saison du rut (en tout cas depuis que l'homme, en évoluant, n'est plus limité à une seule période de rut dans l'année...). Si cela avait été le cas, je doute que nous ayons gardé, en France, une société féodale jusqu'à la fin du XVIIIe siècle (Charles IX ou Louis XIII – pour ne citer qu'eux – en costaud chef de meute, j'ai des doutes).

Enfin, et pour m'en tenir à quelques éléments sans tout démonter pièce par pièce, je me gausse de cette rhétorique, à peine digne d'un avocaillon de mauvaise série télé. Asséner des énormités, puis se retrancher derrière l'argument spécieux de ne pas les développer pour ne pas être abusivement simplificateur, cela relève, au mieux, de la farce. Le courrier que je leur prépare sera, soyez-en assurés, d'une tout autre solidité argumentaire, y compris sur les questions de biologie, qui sont un de mes domaines professionnels.

6 commentaires:

Louis-Armand. a dit…

Quelle fougue! Quelle hargne! Ah! J'en raffole! Peut-on vous conseiller La Noblesse française au XVIIIe de F.Bluche? (Je ne me souviens plus de l'édition, si cela vous intéresse, je vous la rechercherais.).

Monsieur de C a dit…

J'ai plusieurs ouvrages de François Bluche dans ma bibliothèque personnelle, et je les lis avec circonspection. Je ne suis pas assez calé en histoire (qui n’est ni ma formation ni mon métier) pour jeter un regard critique objectif sur ces textes, mais je peux essayer d’en tirer un ressenti général.
Ce ressenti est, assez fréquemment avec les textes de Bluche, celui d’un ton qui penche un peu vers les manuels d’histoire à l’ancienne, façon fin dix-neuvième siècle, si j’ose dire. Un peu à la manière de Pierre Gaxotte.

Ce qui ne veut pas dire que je ne trouve pas un certain plaisir à lire les ouvrages de Bluche, mais je ne perds pas de vue que derrière l’historien pointe parfois la tentation du romancier. Aussi, je complète mes sources avec des ouvrages comme ceux de Daniel Roche.

andromède a dit…

Eh bé Oo
Le moins qu'on puisse dire, c'est que ceux là ne se sont toujours pas remis du décalage horaire :/// J'espère pour l'éditeur qu'il apprécie le second degré... è___é
Sur une note moins rétro, un bon livre, qui ne part pas tout à fait du même principe, mais qui aide beaucoup à comprendre le "concept" de la noblesse : "Le duel sous l'Ancien-Régime" de Michèle Cuénin ;)

Monsieur de C a dit…

J'ai tendance à penser que le texte a été écrit au premier degré : nous sommes là bien loin d'un Manuel de savoir vivre à l'usage des rustres et des malpolis ou d'un Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis, tous deux sous la plume de Pierre Desproges, maître en matière d'humour caustique.


Quant au livre de Micheline Cuenin, il date d'une vingtaine d'années (Presses de la Renaissance, 1982) ce qui n'enlève rien à son intérêt, mais le rend un peu difficile à trouver, à moins que de passer par un site de vente de livres d'occasion en ligne.
Je ne l'ai pas sous la main, et je suis donc preneur d'un avis sur ce livre. :-)

andromède a dit…

Bon j'avoue que pour ma part, je l'ai trouvé dans une foire aux livres, donc c'est de la triche, mais si vous cherchez sur certains sites comme abebooks, chapitre-livres ou même ebay, priceminister ou amazon, ce serait bien le président si vous ne trouviez pas !
Très bon livre : la réflexion part du "Cid" de Maître Corneille, et balaie toute l'évolution des mentalités autour du duel, depuis la mort d'Henri II jusqu'à Gaston Deferre. Cela implique un questionnement sur l'honneur et sur tous les principes de la noblesse en général ( et la manière dont elle évolue dans ses moeurs et ses opinions^^ ). De plus il est bourré d'anecdotes ( des aventures de Mme de Châteaugay à la provocation de Michel Zévaco, en passant par Montmorency-Bouteville et Bussy-Rabutin ), et de parallèles avec la vie littéraire de ces époques^^
Vraiment à lire, donc, selon moi ;)

Monsieur de C a dit…

J'en ai repéré un exemplaire sur livre-rare-book.com

Si je craque, que je l'achète et le lis, j'ouvrirai un billet pour une discussion sur le sujet. :-)