mardi 15 janvier 2008

Comme l'âne de Piron

Quand j'étais petit, s'il y avait bien une expression de famille qui me faisait rire, c'était « il est con comme l'âne de Piron ». Certes, l'allitération en « on » n'était pas riche, mais l'expression me faisait rire. Je ne savais pas trop qui était ce Piron, dont j'avais fini par penser qu'il était un ami de mes grands-parents (plutôt friands de l'expression en question) et qu'il possédait un quadrupède aux capacités si peu développées qu'elles en arrivaient à être inférieures la réputation injuste collant à cette espèce.

Ce n'est que bien plus tard que je découvris l'existence d'Alexis Piron, poète et dramaturge du XVIIIe siècle (1689-1773). L'article qui lui est consacré dans le livre de Jean Viguerie Histoire et dictionnaire du temps des Lumières (éditions Robert Laffont) indique de Piron s'est attaqué à de nombreux styles (tragédies, comédies, épîtres, pastorales, etc.), « mais les grands genres ne lui réussissent guère. Mis à part Arlequin Deucalion, [...] son théâtre ne mérite pas qu'on s'y attarde longtemps. Il est surtout bon dans les petits vers, ceux de l'épigramme ou de la chanson bachique ». Dont acte.

Mais, dans ce cas, comment comprendre s'il était bien le Piron de mon expression familiale ? Quel était donc cet âne ? Je doute que ce fût celui de son opéra comique en deux actes, L'âne d'or d'Apulée. J'incline plutôt à penser que cette expression fait écho aux charges répétées de Piron, dijonnais de naissance, contre les habitants de la voisine et rivale Beaune : n'avait-il pas baptisés, en effet ces Beaunois « les ânes de Beaune » dans son ode méchante Voyage à Beaune.
Deux exemples de ce genre de saillie sont donnés sur cette page-là, et je me permets de les reproduire ici :

Un jour, il coupait des chardons dans la campagne en disant à qui voulait l'entendre : « En guerre avec les Beaunois, je leur coupe les vivres » ; une autre fois, au théâtre de Beaune, alors qu'un spectateur se plaignait de ne rien entendre, il s'exclama : « Ce n'est pourtant pas faute d'assez longues oreilles ».


Mais vous vous demandez peut-être pourquoi je vous parle de Piron aujourd'hui. Après tout, des auteurs de bons mots, le siècle des Lumières n'en manqua pas. Pas plus que des ânes.
Non, si je vous parle de Piron aujourd'hui, c'est parce que ma feue grand-mère, qui m'avait légué l'expression « con comme l'âne de Piron » de son vivant, m'avait légué par la suite quelques « vieux livres ». Parmi ceux-ci, une série de neuf petits volumes, in-12, reliés en cuir, que j'avais quasiment abandonnés dans un coin. Enfin, pas tout à fait abandonnés : coincés entre deux petits chevaux cabrés en bronze servant de serre-livres, ils trônaient sur une étagère de ma bibliothèque. Ils y sont restés longtemps, jusqu'à ce que ma curiosité me ramène vers eux et que je découvre, sur la tranche de chacun d'entre eux, la mention Oeuvres de Piron. L'homme à l'âne dans ma bibliothèque !

D'une main délicate, j'ai ouvert le premier volume, pour le feuilleter, survolant les titres des chapitres (Vie d'Alexis Piron ; L'école des pères – comédie ; Callisthène – tragédie). Finalement, j'ai regardé plus en détail la page de garde, en bichromie :

Oeuvres complettes (sic) d'Alexis Piron, publiées par M. Rigoley de Juvigny, Conseiller honoraire au Parlement de Metz, de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon. Tome Premier. A Paris, de l'imprimerie de M. Lambert, rue de la Harpe, près Saint Côme. M. DCC. LXXVI.

Je vérifie que j'ai bien lu.
Oui.

M. DCC. LXXVI.
1776.



Je vous en ficherais, moi, des « vieux livres ». Neuf volumes des oeuvres de l'homme à l'âne, de 1776 ! Une publication posthume, certes. Mais un joli hasard de transmission de livres, que j'ai reçus à une période de ma vie dont le XVIIIe siècle était encore plutôt absent.



Si un jour vous héritez un « vieux livre » marqué « James Cook » et « MDCLXX » ou quelque chose d'approchant, n'hésitez pas à m'envoyer un message, je vous débarrasserai de cette « vieillerie » avec plaisir ! ;-)

12 commentaires:

Andromède a dit…

Ah, j'ai bien une édition de "La Henriade" de 1730, mais celle là je la garde XD

PS : Punaise, j'ai déjà entendu l'espression "l'âne de Piron" oralement, et j'étais persuadée que c'était "con comme l'âne de Pyrrhon", le philosophe antique O___o
*gratte la tête*

Monsieur de C a dit…

Ah, mais je ne prétends pas que mon "Piron" (phonétique) soit bien Alexis Piron. Je cherchais un Piron avec avec un âne, et l'Alexis a fait l'affaire.

Mais je suis preneur de toute autre explication ! :o)

Lisa a dit…

J'a i pas mal de vieux livres qui viennent de mon grand père (du temps où on les achetait au poids), dont le plus vieux doit dater du tout début XVIIIe, voir fin XVIIe, je ne me souviens plus bien.
Je connais bien Piron, puisque je suis née dans la même ville que lui, alors, vous pensez, "la rue Piron"!

Monsieur de C a dit…

Et en tant que native de la même ville que Piron, auriez-vous une quelconque indication qui nous permettrait de savoir qui est ce "Piron" phonétique de l'expression "con comme l'âne de Piron" ? :-)

Lisa a dit…

Il me semble que c'est bien ça...mais chez moi, on dit "con comme un boulon!"

Monsieur de C a dit…

Voilà ce qui arrive quand la mécanique tue la poésie. ;-)

Andromède a dit…

Je ne dirais pas ce qu'on dit dans le Nord, alors XD

Monsieur de C a dit…

C'est un espace de curiosité partagée et de culture. Les gens du Nord ont droit de nous faire connaître leurs expressions. ;o)

Anonyme a dit…

Vous trouverez un élément de réponse à votre question dans la "Gazette littéraire" des frères Grimm :

http://books.google.fr/books?id=nfUvAAAAMAAJ&pg=PA191&lpg=PA191&dq=piron+%C3%A2ne+-monsieurdec&source=web&ots=NdkgWBOOkr&sig=KYCsnuZWBit1OpQrokMiaIvOZZA&hl=fr

Au demeurant, Piron, qui n'avait pas les gens de Beaune en très haute estime, avait semble-t-il coutume de les traiter d'ânes. De sorte que ce gentil équidé demeura associé au nom du poète. Vous pouvez consulter Wikipedia à ce sujet, ils en font mention.

"Avec la même machoire, Monseigneur ?" ;)

Bien cordialement.

Etioles a dit…

Moi qui me suis si longtemps penché sur le XVIIIe siècle (au point d'y tomber), je ne connaissais pas cette "Histoire et dictionnaire du temps des Lumières". Je vais m'empresser de consulter cet ouvrage. Décidément, je devrais lire votre blog tous les jours !
Et merci pour l'article sur mon Loredan II !

georget jeanpierre a dit…

Maufus Mon père employait l'expression "raccourcie" :Con comme Piron qu'utilisait mon arrière grand-mère née en 1820 au fin fond de la Creuse.Les nouvelles se propageaient vite en ce temps là.....!

Monsieur de C a dit…

Merci pour ce témoignage.