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mercredi 19 décembre 2012

Les prémices du non

Voilà plus de trente ans que la France a aboli la peine de mort dans son système judiciaire, par sa loi n° 81-908 du 9 octobre 1981 (« article 1er – La peine de mort est abolie. »). Un peu avant nos voisins allemands (1987) ou espagnols (1995), mais assez longtemps après la Finlande (1972), l’Islande (1928), l’Uruguay (1907), le Venezuela (1863) ou la Toscane (premier État abolitionniste, en 1786 !). Pour un pays se proclamant porteur de l’esprit des Lumières, on peut se demander à quelle vitesse se propage cette lumière-là...
Plus de trente ans, donc, depuis cette « loi Badinter ». Et bientôt 250 ans depuis un texte considéréecomme une des bornes majeures sur le chemin de l’abolition : Dei Delitti e delle pene (Des délits et des peines), l’ouvrage publié en 1764 par Cesare Bonesana, marquis de Beccaria (dit Cesare Beccaria), aristocrate milanais de 26 ans, nourri au lait des Hume, Locke, Montesquieu et Rousseau.



Des quarante-sept chapitres de ce court livre, c’est le chapitre XXVIII qui est plus directement consacré à la peine de mort. Ne nous y trompons pas, Beccaria ne cherche pas à faire disparaître la peine de mort du dispositif judiciaire de son temps. Et ses interrogations ne sont pas totalement humanistes ou charitables ; on peut même trouver son approche clinique, voire cynique – ce qui ne signifie pas que ce n’est pas percutant, ou que cela manque d’humanité –, puisqu’il interroge l’usage de la peine de mort sous l’angle de sa justice, de sa nécessité, et de son utilité sociale (et donc en se détachant des questions religieuses ou morales).
« La peine de mort n’est appuyée sur aucun droit ; je viens de le démontrer. Elle n’est donc qu’une guerre déclarée à un citoyen par la nation, qui juge nécessaire ou au moins utile la destruction de ce citoyen. Mais, si je prouve que la société en faisant mourir un de ses membres ne fait rien qui soit nécessaire ou utile à ses intérêts, j’aurai gagné la cause de l’humanité. »



Beccaria envisage que la peine de mort puisse rester un recours, dans deux cas particuliers : si le criminel, même privé de liberté, peut continuer à être un danger pour la nation ou menacer le gouvernement de révolution (ce qui a un arrière-goût de purge politique, non ?), et si la peine de mort peut avoir un effet dissuasif sur d’autres criminels potentiels (ce qui est paradoxalement opposé à l’affirmation que Beccaria avance, par ailleurs, sur la non-efficacité de la peine de mort en tant que prévention pédagogique des crimes).
Et sa proposition de remplacer la peine de mort par un « esclavage perpétuel » du condamné, pratique plus susceptible, d’après lui, de décourager les gens de commettre des crimes, peut faire frémir – ou sourire, selon le degré de détachement du lecteur – mais peut amener à réfléchir sur nos emprisonnements « à perpétuité » d’aujourd’hui.

Dei Delitti e delle pene a rapidement trouvé une grande diffusion en Europe grâce, notamment, à des traductions en français (dès 1766 par l’encyclopédiste Morellet, qui remanie profondément le texte) et en anglais (1768), et aux commentaires de divers auteurs en vue, dont Diderot et Voltaire. Plus qu’une réforme du système judiciaire et pénal, c’est une réflexion de fond sur la société, un débat sociétal et philosophique, plus que juridique, que Beccaria lance, par le biais de ces cogitations sur les délits et les peines.


Évidemment, dire que l’on va lire Des peines et des délits peut avoir un parfum de « devoir de philo » au lycée. Pourtant, à voir qu’aujourd’hui encore, les Français sont partagés en proportions presque égales entre partisans de la réintroduction de la peine de mort et partisans de la non-réintroduction (ces derniers n’étant majoritaires que de quelques %), il me semble intéressant de voir le temps qu’il a fallu entre ces idées exposées au Siècle des Lumières et leur concrétisation au XXe siècle. Et de se souvenir que lorsque Robert Badinter a présenté son projet de loi, et qu’il sera adopté par une Assemblée nationale alors majoritairement à gauche (369 voix pour et 113 contre) puis par un Sénat alors majoritairement à droite (161 pour, 126 contre) l’ont soutenu, près des deux-tiers des Français étaient opposés à cette abolition. Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que l’opinion (étudiée au travers de sondages à ce sujet) devient majoritairement favorable à cette abolition !
C’est devant ce genre d’exemple que je suis content que les élus du peuple ne se contentent pas de voter dans le sens de « l’opinion publique », mais qu’ils sachent aussi provoquer – et obtenir – des changements de société.


Pour découvrir ce texte dans son intégralité, un petit coup de moteur de recherche sur l’internet permet d’accéder à la version originale italienne et à diverses traductions françaises.
À ceux qui préfèrent tenir un livre dans la main, je me permets de recommander l’édition de la traduction française par Maurice Chevallier, aux éditions Garnier Flammarion (1991, ISBN 978-2080706331, diverses rééditions depuis lors), puisqu’elle est préfacée par Robert Badinter.



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mercredi 24 octobre 2012

De plume et de loi


Au milieu du XVIIIe siècle, les demi-frères Henry et John Fielding ont marqué de leur talent la littérature anglaise et, de leur volonté réformatrice, la justice londonienne.
Je parlerai de Henry Fielding (1707-1754) plus en détail dans un autre billet, tout particulièrement pour une partie de son œuvre littéraire, dont le roman Tom Jones, porté à l’écran par Tony Richardson (1963), avec Albert Finney dans le rôle principal. Aujourd’hui, je vais plutôt donner un coup de lampe sur John Fielding (1721-1780), que j’ai découvert voici quelques années non pas dans un livre d’histoire sur la justice de la Couronne britannique, mais à travers de romans policiers, dont il est question plus bas dans ce billet.



Depuis 1749, Henry Fielding, jusque là surtout connu comme homme de lettres (il a écrit une quinzaine de pièces de théâtres et une demi-douzaine de romans), officie comme juge au tribunal sis au n°4 de Bow Street, près de Covent Garden, dans le quartier de Westminster, à Londres, et John est son assistant personnel à compter de 1750. Sous l’impulsion de Henry, les bases de la première « vraie » force de police londonienne sont posées en 1749, force dont les agents (ils ne sont que 6, dans un premier temps !) reçoivent alors le surnom de Bow Street Runners. Les Fielding développent également de nouvelles façons de travailler, établissant par exemple un grand registre des criminels connus, tout en œuvrant à la prévention de la criminalité et à l’éducation des jeunes gens.



Lorsque Henry, malade, quitte son poste en 1754, c’est John qui devient le magistrat en chef à Bow Street, un poste qu’il tiendra jusqu’à sa mort en 1780. Et pendant toutes ces années, ce juge qui a perdu la vue à 19 ans après un accident en service dans la marine, Henry Fielding, sera « The Blind Beak of Bow Street », incarnation vraiment aveugle d’une justice qui essaie d’être plus juste.


C’est donc par des « polars historiques » que j’ai découvert John Fielding, le juge aveugle de Bow Street. Ceux de la série écrite par le journaliste et écrivain états-unien Bruce Alexander (de son vrai nom Bruce Alexander Cook, 1932-2003). En l’occurrence, 11 romans dont le personnage principal est John Fielding, publiés entre 1994 et 2005 ; 8 d’entre eux sont parus en en traduction française aux éditions 10-18, collection Grands détectives, ce qui les met à la portée d’à peu près toutes les bourses (ils sont au format de poche) et des lecteurs non anglophones.



J’ai été enthousiasmé par les premiers romans de cette série, tant pour le style d’écriture d’Alexander que pour la tension de ses intrigues. J’ai apprécié tout particulièrement sa façon de faire de la ville de Londres elle-même non pas un simple décor, mais une sorte de personnage des romans à part entière.
Pourtant, par la suite, je me suis senti moins accroché. Peut-être par lassitude d’avoir englouti trop de romans policiers, « historiques » ou pas, et donc de ne plus apprécier que les plats les plus relevés, les intrigues les plus surprenantes, me laissant penser que toutes les autres étaient fades. Illusion gastronomique, ou véritable fadeur, l’intégralité de la série m’a laissé, globalement, le souvenir de romans malheureusement inégaux, du point de vue de leurs intrigues « policières » respectives. Autant le portrait de divers aspects de la vie londonienne à cette époque se tient plutôt bien, d’un roman à l’autre, autant certaines intrigues sont assez tièdes, au point qu’elles n’ont pas gardé mon intérêt particulièrement éveillé et que j’ai fini par lire ces livres en diagonale.



Comme je l’ai déjà exprimé par ailleurs, pour avoir été, pendant des années, un très grand consommateur de romans policiers, et de « policiers historiques » en particulier, j’ai fini par trouver que beaucoup de séries finissent par tourner en rond, cuisinant toujours la même tambouille tout en essayant de la faire passer pour variée en changeant quelques ingrédients anecdotiques. Et même que les polars historiques sont rarement de bons polars, qui tombent souvent dans le travers de vouloir donner des cours d’histoire et de vie quotidienne « d’époque » sans que cela se fonde bien dans le récit.
Pour les romans de Bruce Alexander, nous échappons au moins à ce travers du « cours d’histoire » plaqué sur le récit policier. Et je lui tire mon chapeau d’avoir su rendre Londres si vivante, dans toute sa diversité. Puisque John Fielding est aveugle, c’est par les yeux de son assistant (fictionnel) Jeremy Proctor que Bruce Alexander, manifestement très bien documenté dans les mémoires et autres témoignages contemporains des Fielding, nous plonge dans la ville. Salles du tribunal, hôtels particuliers, quais, théâtres, lieux de débauche en tous genres, prison de Newgate, potence de Tyburn, gentlemen, domestiques, ouvriers, filles de joie, colons des Amériques, armateurs négriers, forment un kaléidoscope jamais ennuyeux.



Et le juge Fielding ne manque pas d’expliquer au jeune Proctor (et, donc, au lecteur) les maux qui rongent la société londonienne, dont la pauvreté qui pousse au crime ou à la prostitution, et ses espoirs de changer un peu la donne, à la mesure de ses moyens.

Le juge aveugle apparaît dans une autre série de romans, dus, cela à la plume de Deryn Lake (14 titres dans la série originelle, dont 8 traduits en français et publiés à la librairie des Champs-Élysées et aux éditions du Masque, Collection Labyrinthes). Ces romans ont pour personnage principal un apothicaire, John Rawlings (il serait l’inventeur de l'eau gazeuse), résolvant des énigmes criminelles, notamment à Londres pour le compte de John Fielding.



Mais les décors des aventures de Rawlings dépassent Londres pour courir dans les contrées avoisinantes ou plus lointaines, une variété qui peut apporter de la fraîcheur à la série en évitant de tourner en rond dans Londres mais qui, paradoxalement, fait perdre un peu de cohérence à l’ensemble. En outre, les intrigues des romans de cette série m’ont laissé le souvenir d’être très inégales, tirées par les cheveux, et parfois artificielles avec leurs cortèges de fausses pistes et faux coupables.



La télévision s’est également emparé des personnages de John et Henry Fielding, avec la série City of Vice. Produite pour la chaîne Channel 4, diffusée en 2008, écrite par Clive Bradley and Peter Harness et réalisée par Justin Hardy (3 épisodes) et Dan Reed (2 épisodes), elle a bénéficié des conseils de l’historienne britannique Hallie Rubenfold, dont les travaux universitaires ont porté, entre autres, sur la prostitution et autres affaires « de mœurs » dans l’Angleterre du XVIIIe siècle.


La mise en image de ces aspects sombres du XVIIIe siècle n’était pas inconnue de Justin Hardy, puisqu’il avait participé à la réalisation de documentaires sur les bas-fonds des temps « georgiens », Georgian Underworld (2003) ; quant à Dan Reed, il est le réalisateur, l’auteur et le producteur de divers documentaires sur des sujets historiques et contemporains, et le réalisateur de plusieurs épisodes de la série policière Lewis / Inspecteur Lewis.
Henry Fielding est incarné par Ian McDiarmid, que les amateurs de Star Wars connaissent sous les traits de Palpatine ; tandis que c’est Iain Glen qui s’est glissé dans la peau de John Fielding, après avoir joué, entre autres, dans des séries comme MI-5, Downton Abbey ou Game of Thrones.


Meurtres de prostituées, crimes dans le milieu homosexuel, réseau de prostitution infantile, guerre de gangs d’immigrants irlandais, la série City of Vice mérite bien son titre et n’explore pas les salons dorés et feutrés. Et les hommes des juges Fielding eux-mêmes ne dont pas dans la dentelle, eux pour qui la fin (pas toujours heureuse) semble justifier les moyens (pas toujours délicats). Mais, si les sujets des enquêtes sont violents ou scabreux, leur traitement dans la série n’est ni voyeur ni complaisant (finalement, c’est peut-être le titre de la série qui constitue l’élément le plus racoleur).


En parlant de moyens, ceux du budget de la série ne semblent pas être mirifiques, mais leur modestie est contournée, assez habilement (le recours aux simulations de Londres en 3D à partir du plan dressé par le cartographe du XVIIIe siècle John Roque, par exemple), pour éviter que les scènes d’extérieur ne paraissent faites de bouts de chandelle et de carton-pâte.
Malheureusement limitée à 5 épisodes, cette série est typique de celles qui vous font regretter que les télévisions françaises soient incapables, dans leur grande majorité, de produire un divertissement « historico-romanesque » qui soit autre qu’empesé dans un langage artificiel censé faire « d’époque » (pas facile d’avaler les premiers épisodes de la série des enquêtes de Nicolas Le Floch, par exemple), ou, au contraire, tout aussi artificiellement « modernisé » en faisant parler les croquants comme des « caillera » de banlieues (je ne sais plus trop si c’est dans Les chants de Mandrin ou dans Rani que ce procédé fumeux a été employé), ou encore martyrisé par l’Attila de l’adaptation du roman populaire en téléfilm, Josée Dayan.
La série échappe aussi à la loi des quotas « sociaux » ou « ethniques ». Reflet de temps de domination « masculine » et « blanche », elle n’introduit pas artificiellement un inspecteur de police féminin ou « issu des minorités visibles ».



Pour tout cela, et pour l’intérêt des scénarios de chaque épisode, inspiré des mémoires de Henry Fielding, cette série est de celle qui mérite l’attention des amateurs d’enquête policière et des recoins sombres du siècle dit « des Lumières ».



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samedi 31 décembre 2011

Brisons les chaînes

C’est en 1781 qu’un pasteur suisse, le Dr Schwartz publie, à Neuchâtel, le court livre Réflexions sur l’Esclavage des Nègres. Une dénonciation de l’esclavage, qui démonte les arguments des esclavagistes sur les plans humaniste, juridique, économique et culturel.
Il est étonnant que ce bon Monsieur Joachim Schwartz, pasteur du Saint-Évangile à Bienne et membre de la Société économique de B*** d’après le livre, ne fasse pas partie, au regard de la portée forte de ce texte, de la galerie des antiesclavagistes à laquelle les oreilles du grand-public ont pu être éduquées.


Les connaisseurs de la langue de Goethe auront peut-être souri en lisant le nom dudit pasteur. Le Dr Schwartz ? Le Docteur Noir, voulez-vous dire ? Ah, je comprends mieux !
Derrière l’ironie de ce pseudonyme, c’est en effet Nicolas de Condorcet qui a tenu la plume de ces Réflexions, texte majeur sur la route vers l’abolition de l’esclavage.




Un peu plus d’un siècle plus tôt, Le Code noir, ou Édit du Roy servant de règlement pour le gouvernement et l’administration de justice et la police des isles françoises de l’Amérique, et pour la discipline et le commerce des nègres et esclaves dans ledit pays, formalisait les règles infâmantes de la traite des esclaves et privait les esclaves de toute personnalité civile et juridique, faisant d’eux de simples biens mobiliers (peu glorieuse année, cet an 1685, qui voit à la fois l’édiction du Code noir et la révocation de l’édit de Nantes...). Les plus cyniques voyaient dans ce Code un moyen de protéger les esclaves de l’arbitraire absolu qui prévalait jusque-là ; de quoi rendre acceptable l’inacceptable. Un Code qui aura la vie longue, puisqu’il durera jusqu’en 1785, après divers remaniements qui en renforceront la portée...


Au Siècle des Lumières s’affrontent partisans et adversaires de l’esclavage, et même les philosophes « éclairés » avaient, sur ce sujet, des positions contrastées. Parmi les antiesclavagistes, certains s’attaquent à l’esclavage par l’ironie, comme Montesquieu, en 1748, dans De l’esprit des loix (sic), ou Voltaire, dans un des épisodes de Candide ou l’Optimisme (1759) ; d’autres abordent le sujet sous l’angle du droit de nature, de l’esprit de la religion, ou encore de l’économie, comme le chevalier de Jaucourt dans les articles « Esclavage » et « Traite des Nègres » de l’Encyclopédie, ou de la vie en société, comme Jean-Jacques Rousseau, dans Du Contrat social (1762) ; d’autres encore mettent en scène des personnages dont l’un défend l’esclavage et l’autre en réfute les arguments ; ainsi l’abbé Raynal dans L’histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes (1770).

Et en 1781, c’est donc le Dr Schwartz, alias Marie-Jean-Antoine Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, homme de sciences et de philosophie qui publie ses Réflexions sur l’esclavage des Nègres (première édition à Neuchâtel ; édition revue et corrigée à Paris, 1788). Le ton est donné dès l’épître dédicatoire aux esclaves : « Mes amis, quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. »


La publication de la première et, surtout, de la deuxième édition a provoqué des élans dans les deux camps, pro- et anti-esclavage. Aux élans de la Société des Amis des Noirs, abolitionniste, répond l’intense lobbying du Club de l’hôtel de Massiac, du nom de la résidence parisienne de l’autoproclamé marquis de Massiac où se réunit une société rassemblant plusieurs dizaines, puis plusieurs centaines de colons des Antilles farouches partisans du maintien de l’esclavage.
Pour mémoire, après une première abolition par la Convention nationale en 1794, l’esclavage est rétabli en 1802, avant d’être définitivement aboli en avril 1848.

Cet ouvrage de Condorcet, texte pionnier et – fait rare jusque-là, entièrement consacré au sujet de l’esclave – est de ceux qui nous amène à regarder le monde différemment, à bousculer nos certitudes, nos préjugés, à sortir de la facilité, à éveiller notre conscience de nous-mêmes et des autres. Il y a encore tant de progrès à faire que bousculer les consciences est un effort salutaire de tous les jours.

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Un peu de lecture
Un exemple d’édition des Réflexions sur l’esclavage des Nègres, de Condorcet (éditions Flammarion, collection GF Philosophie, 2009, ISBN 978-2081220010).



En complément, les lecteurs curieux pourront se tourner vers les Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres, d’Ottobah Cugoano (Thoughts and Sentiments on the Evil and Wicked Traffic of the Slavery and Commerce of the Human Species, Humbly Submitted to the Inhabitants of Great-Britain, by Ottobah Cugoano, a Native of Africa , 1787 ; 1788 pour la traduction française), et vers The Interesting Narrative of the Life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African (1789), deux des premiers ouvrages militant pour l’abolitionnisme écrits par des anciens esclaves.

Des éditions sont disponibles en français ; par exemple :
Ottobah Cugoano, Réflexions sur la traite et l’esclavage des nègres (éditions Zones, 2009, ISBN 2-355-22017-4).

Olaudah Equiano, Ma véridique histoire (éditions Mercure de France, coll. Le temps retrouvé, 2008, ISBN 978-2715228580).


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Billet publié dans le cadre du Défi XVIIIe, sur le thème "1781"

vendredi 26 août 2011

Taillé bien comme il faut


 S’il y a bien une raison pour lesquelles je préfère les libraires « réelles » aux librairies « virtuelles », c’est notamment pour la possibilité de me sentir mon regard accroché par une couverture, de sentir les parfums des livres, de les prendre en mains, de les feuilleter. Et parfois, en me laissant interpeller par une couverture, en feuilletant un ouvrage, paf ! le coup de cœur.
Le dernier en date a été pour le livre L’Homme au Siècle des lumières, de Florent Véniel (texte) et Noëlle Delebarre (photos) (éditions Errance, collection Histoire vivante, 2011, ISBN 978-2-8772-456-2). Le genre de livres qui, quand je l’ai dans les mains, me fait dire « voilà un livre que j’aurais aimé concevoir et réaliser ! ».


Un livre de textes et de photographies pour nous présenter des costumes masculins du XVIIIe siècle, au travers des portraits d’une quinzaine de personnages : montreur de marionnettes, colleur d’affiche, maître d’armes, laquais, médecin, etc. Pour chaque personnage, le texte apporte des éléments de compréhension du contexte de sa profession au sein de la société, puis des éléments sur les pièces de son costume.
Le texte est très agréable à lire, les photos à la fois esthétiques et pratiques. Un ouvrage qui sait allier sérieux (pour autant que je puisse en juger) et facilité de lecture, fond et forme.
Pour qui s’intéresse au costume masculin des années 1740-1790 (en gros) et qui apprécie une approche de ce costume par la reconstitution, alors ce livre constitue un excellent achat pour une introduction au sujet. Mais il ne faut pas y chercher une anthologie du costume vu au travers de dessins ou peintures d’époque, par exemple, puisque ce n’est pas du tout l’objet de l’ouvrage.

Je profite de ce billet pour tirer mon chapeau et adresser mes félicitations à la troupe des Menus plaisirs (dont est membre l’auteur du livre) qui ont servi de mannequins pour ces différents portraits. Leur travail de reconstitution au service d’une « histoire vivante » mérite d’être salué, et cet ouvrage le fera connaître, je l’espère, au-delà du cercle des seuls initiés.

La question qui se pose désormais est : à quand l'ouvrage "La Femme au Siècle des Lumières" ?

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mercredi 2 septembre 2009

Des mots bons et moins bons



Je suis client de livres et parfois de futilités. Quand un livre joue sur la futilité, il peut m'arracher quelques sous pour l'acquérir.
Cela a été le cas avec Bons mots et phrases assassines (éditions Le chêne, collection Esprit XVIIIe, 2009, EAN 9782842779733), florilège de saillies dues à des plumes et des voix dix-huitièmistes, célèbres ou non, qui ont fait des mots quelque chose de plus redoutable que l'épée. Les amateurs du film Ridicule de Patrice Leconte, auquel j'ai déjà consacré un billet, en savent quelque chose.

Ce genre d'opuscule n'est pas à lire d'une seule traite. Il faut plutôt y piocher de temps en temps, presque en l'ouvrant au hasard, pour en savourer l'humour, l'acidité, voire la méchanceté.
La présentation de cet ouvrage est fort plaisante, par sa typographie, ses gravures, ses culs-de-lampe.
Mais, contrairement à ce qu'en dit le titre, je n'ai pas trouvé tous les mots ainsi présentés aussi percutants les uns que les autres. Certains m'ont même laissé plutôt froid. Et, pour ce qui est de la présentation, pour un livre de ce prix-là (un prix neuf affiché à 15 euros), j'aurais tout de même préféré qu'il ne fût pas imprimé en Chine et recouvert d'un plastique imitation cuir. Je veux bien qu'il y ait eu un travail de sélection des textes, et qu'il faille en rémunérer les personnes qui y ont procédé. Mais la matière première était gratuite, libre de tous droits, pour autant que je sache, et il doit bien se trouver un imprimeur capable de travailler ce format de livre sans être ruineux, en France, en Espagne ou en Italie. En tout cas sans aller le chercher chez l'empereur de Chine.




En résumé, un ouvrage sympathique mais qui me laisse mi-figue mi-raisin.
  
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mardi 18 novembre 2008

Est-ce grave, docteur ?


D
ans un forum dix-huitièmiste où je traîne fréquemment mes guêtres ou mes chaussures à boucle , mon attention avait été attirée sur l'ouvrage de Didier Kihli-Sagola, La comédie médicale de Giacomo Casanova (édition Thélès, 2005, ISBN 2-84776-420-8).

Il m'arrive de me méfier de la présentation des ouvrages par les éditeurs, parfois dithyrambiques. Mais je reconnais que celle-ci correspond bien à l'esprit et à la lettre de l'ouvrage :

Giacomo Casanova, insaisissable comme le mercure des alchimistes et des médecins d’antan, est aussi notre mercure messager du temps des Lumières. Il a traversé l’Europe en vibrionnant des milles feux de sa fantaisie. De ses voyages, il a laissé un témoignage au monde, un chef d’œuvre de la littérature : ses Mémoires. La médecine y tient une place à part. Passionné par ce domaine, ayant rencontré de nombreux médecins, lui-même parfois thérapeute de fortune, malade souvent, il observa avec assiduité les maux de ses contemporains. La médecine qu’il nous représente est celle de la vie quotidienne, celle des espoirs et des croyances, celle qui accompagne tout un chacun de la première à la dernière seconde de son existence. De ce point de vue-là, les choses ont un peu changé, malgré les progrès techniques. Le voyage de Casanova n’est-il pas aussi le nôtre…

Le livre n'est pas simplement une compilation des extraits des mémoires de Casanova ayant trait à la médecine, aux maladies et aux remèdes. C'est une mise en perspective par rapport aux connaissances médicales et usages de l'époque, et un éclairage par rapport aux réalités cliniques et curatives.

Même si vos connaissances médicales sont squelettiques, n'ayez pas peur de vous plonger dans cet ouvrage passionnant, car son auteur fait preuve d'un grand didactisme. Une belle réussite, donc. Et un grand merci au forumiste de La passion XVIIIe qui avait éveillé ma curiosité à ce sujet.

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Fiche de l'ouvrage sur le site de l'éditeur.

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dimanche 2 novembre 2008

Et si nous parlions de mode ?


I
l est des salons où je me sens à mon aise parce que je les fréquente assidument et que j'y participe aux discussions, dans divers domaines. Et d'autres salons où je suis plutôt un curieux, n'ayant pas toujours la matière pour participer aux discussions en apportant de l'information, en partageant de l'expérience, mais où je viens apprendre des choses.

C'est le cas du forum sur l'histoire du costume et de la mode, ouvert voici quelques semaines par Elisabeth, lectrice habituée de mes billets et à qui j'avais consacré l'un de mes billets, justement.

Dans ce forum, chacun, passionné, connaisseur ou curieux, du costume et de la mode peut venir y fureter, discuter, partager, découvrir. Du péplum au cardigan en passant par la lavallière, de la gazette d'époque au film d'aujourd'hui, en passant par les travaux de reproduction et de création des membres du forum, il y a là un espace bien riche.



N'hésitez pas à aller y faire quelques pas, ce sont des salons de bonne compagnie.

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dimanche 19 octobre 2008

Autoportrait d'un village


F
ouiller les bacs des bouquinistes est un exercice dont je ne me prive pas. Même quand lesdits bacs sont dans un profond désordre. Car je me dis que, devant un tel désordre, d'autres que moi, moins patients, se seront peut-être lassés avant de mettre la main sur une pièce intéressante.
C'est ainsi que, voici quelques semaines, j'ai eu la bonne fortune de mettre la main sur le livre de Christian Desplat, Village de France au XVIIIe siècle. Autoportrait (éditions Atlantica, 1997, ISBN 2-84394-006-0).

Étonnant ouvrage que celui-là. Son thème est, en effet, très particulier. Si particulier que je me demande comment un éditeur, même reconnu pour les publications d'intérêt régional, se lance dans la publication d'un tel livre, au risque de ne pas en vendre suffisamment pour rentrer dans ses frais. Mais je ne vais pas me plaindre que des éditeurs prennent ces risques. Je suis très content de pouvoir trouver des ouvrages de ce genre, aussi « pointus » soient-ils.
Ce livre de Christian Desplat met en lumière des « compoix », le nom donné dans le sud de la France aux ancêtres des cadastres. Ici, il s'agit de ceux de Sadournin en Astarac et de la baronnie d'Esparros, dans les Baronnies des Pyrénées (aujourd'hui dans les Hautes-Pyrénées). S'ils ont un caractère exceptionnel, c'est parce que le prud'homme ordonnateur et rédacteur qui les a établis, Arnaud Marin d'Espouey, les a très abondamment illustrés. Christina Desplat a retenu ce qui couvre la période 1772-1773, à quelques années des grands soubresauts qui vont bouleverser la France. L'historien nous aide à comprendre la vie de ces contrées, la vie individuelle et la vie collective, les labeurs et les fêtes.

Un extraordinaire témoignage de première main, de l'intérieur, accompagné par l'analyse d'un historien spécialiste des mentalités et cultures traditionnelles, notamment pyrénéennes.

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mardi 22 juillet 2008

Oignons au boisseau, oignons nouveaux !


A
l'occasion d'un récent passage-éclair à Paris, j'ai mis la main, à la librairie Les nourritures terrestres (boulevard du Montparnasse) sur un exemplaire du livre de Massin, Les cris de la ville - Commerces ambulants et petits métiers de la rue (Albin Michel, 1985, ISBN 2-226-06490-7).


Le livre est abondamment illustré, avec des illustrations de diverses époques, de la fin du Moyen Age (environ) au début du 20ème siècle. Tout ce petit peuple affairé et bruyant commence à prendre corps avec ces images, il ne reste plus qu'à y ajouter les cris.

Un livre idéal à feuilleter entre deux lectures du Tableau de Paris de Louis Sébastien Mercier ou des romans de Jean-François Parot.

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dimanche 25 mai 2008

De la barre à l'échafaud


Le chevalier de La Barre, plus connu sous ce titre que sous son nom (François-Jean Lefebvre), a eu le triste privilège d'être le dernier Français condamné à mort pour blasphème.

Le chevalier est accusé, en 1765, de divers actes d'impiété, tout comme deux de ses amis, Gaillard d’Etallonde et Moisnel : ils ne se seraient pas décoiffés au passage d'une procession religieuse, auraient chanté des chansons insultant Marie-Madeleine, et mutilé un Christ en place publique à Abbeville. Fait aggravant aux yeux de ses accusateurs, le chevalier de La Barre possédait, outre deux livres licencieux, le Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Moisnel, très jeune, n'est pas réellement inquiété, Gaillard d’Etallonde trouve le salut dans la fuite à l'étranger, et le chevalier de La Barre, trop confiant en la justice, choisit d'affronter le procès.
Mal lui en prend puisque, malgré un solide alibi, il est finalement condamné à la torture et à la mort. Il est exécuté le 1er juillet 1766 : poing et langue coupés, il est ensuite décapité et brûlé avec un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire, préalablement lacéré
Le chevalier de La Barre a été victime de différents entre certains membres de sa famille et des personnages puissants d'Abbeville, d'une justice défaillante avalant – voire suscitant - accusations non étayées et faux témoignages, et de la profonde intolérance religieuse qui persistait en ce siècle des Lumières.

Des voix s'élèveront néanmoins pour défendre le chevalier, dont celle de Voltaire, qui devra s'enfuir pour ne pas être poursuivi lui-même ! Enfin réhabilité par la Convention, le chevalier de La Barre deviendra une figure symbolique de la lutte contre l'intolérance religieuse. Le fait que le gouvernement de Vichy ait fait déboulonné, en octobre 1941, la statue qui avait été érigée en 1897 devant la basilique du Sacré-Cœur, à Montmartre, puis déplacée au square Nadar en 1926, ne peut que souligner à quel point les libres penseurs gênent, même lorsqu'ils ne sont que des symboles, les dictateurs de tout poil, politiques ou religieux.

Le chevalier de La Barre est toutefois revenu parmi nous, le 24 février 2001, lorsqu'une nouvelle statue a été érigée en remplacement de celle déboulonnée par les vichystes. Certains se sont plaint que la statue, représentant le chevalier les mains dans les poches, n'est pas assez militante, pas assez représentative de ce qui est arrivé au chevalier, et qu'elle aurait dû montrer également le bûcher et le Dictionnaire philosophique, comme la première statue.

Le plus important, à mes yeux, est surtout de conserver la vigilance contre l'intolérance et pour la liberté de penser et de s'exprimer. Le socle de l'actuelle statue porte, gravé dans la pierre, les mots de Voltaire : « La tolérance universelle est la plus grande des lois ».


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Illustrations
La carte postale ancienne est publiée sur cette page-là.
La photo de la statue actuelle est publiée sur cette page-là.


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dimanche 6 avril 2008

Un très grand « dérangement »


L
e titre de ce billet n'est pas né de ma plume. C'est le sous-titre du livre Les routes de l'esclavage, de Claude Fauque et Marie-Josée Thiel (éditions Hermé, 2004, ISBN 2-86665-391-2).

Cet ouvrage, nourri notamment du profond travail mené par des historiens et chercheurs de nombreux pays sous l'égide de l'Unesco (programme « La route de l'esclave »), porte la lumière sur la traite négrière et l'esclavage, tant dans sa géographie que dans son quotidien.
Bien évidemment, nous sommes loin, dans le mode de traitement, du journal du capitaine négrier William Snelgrave, dont je vous entretenais il y a quelque temps.

Le livre de Claude Fauque et Marie-Josée Thiel à la fois touche aux détails et prend du recul, essayant de nous amener à comprendre l'inexplicable. Un ouvrage qui secoue, et donc j'imagine difficilement qu'il puisse être lu d'un bout à l'autre sans s'arrêter. En tout cas, pour ma part, je n'ai pas pu. D'une part parce que je n'en avais pas envie, et d'autre part parce que s'arrêter pour respirer fait du bien, dans ce genre de lecture. Pas pour tourner le dos à ce que ces pages montrent et racontent. Mais parfois pour se demander « sommes-nous bien sûrs que ça ne pourra jamais recommencer ? ».


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lundi 24 mars 2008

Inconnus criminels


C
ertains brigands comme Cartouche ou Mandrin ont marqué les esprits de leur temps au point que leur mémoire a survécu jusqu'au nôtre. D'autres, moins connu, ont parfois fait l'objet d'études particulières, comme Blaise Ferrage, pour illustrer un phénomène particulier.

Jean-André Tournerie, dans son livre Criminels et vagabonds au siècle des Lumières (éditions Imago, 1997, ISBN 2-911416-07-4) suit une voie quelque peu différente. Il s'attache en effet à présenter plusieurs cas d'inconnus ayant eu maille à partir avec la police ou la justice, en respectant les trois unités de la tragédie : le lieu (la Touraine), le temps (la deuxième moitié du XVIIIe siècle) et l'action (tous ces inconnus vivent une « crise », chacun à sa manière).

L'objet du livre, tel qu'exprimé dans l'avant-propos et tel que je l'ai effectivement ressenti à la lecture de l'ouvrage, est de faire partager ces instants de vie, ces contextes, ces procédures, tant dans ce qu'ils ont de commun que dans ce qui les différencie. Loin de l'essai académique un peu aride, et sans pour autant tomber dans le roman-feuilleton; Jean-André Tournerie nous brosse ces portraits de mendiants, de soldats,d'artisans, de comédiens, et de leurs démêlés respectif.

Une façon agréable de nous faire ressentir quelques aspects de la société des Lumières.

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Un commerçant peu recommandable


L
es traites esclavagistes forment une grande tache sur les pages de l'histoire de l'humanité. Et la traite négrière, dans son développement industriel – si j'ose dire – du XVIIIe siècle, est plus qu'une ombre dans ce siècle des Lumières.
Les études actuelles sur le sujet ne manquent pas, certaines ayant même soulevées des polémiques au couer même du monde scientifique. Mais il n'existe pas pléthore de documents contemporains de cette traite à être facilement disponibles pour des lecteurs d'aujourd'hui.

En publiant le journal du capitaine William Snelgrave, les éditions Gallimard mettent à portée de tous un document saisissant : Journal d'un négrier au XVIIIe siècle. Nouvelle relation de quelques endroits de Guinée et du commerce d'esclaves qu'on y fait (1704-1734) (éditions Gallimard, collection Témoins, 2008, ISBN 9782070782154).
Saisissant à plusieurs points de vue. En premier lieu par la précision de ce regard de l'intérieur, mêlant tout à la fois la curiosité d'un explorateur et la rigueur froide et comptable d'un épicier. Saisissant, aussi, par la démonstration que fait William Snelgrave des bienfaits de l'esclavage, y compris pour les Africains eux-mêmes.
Ce récit, auquel son style confère parfois des accents de roman d'aventures, bénéficie d'une très intéressante introduction par Pierre Gibert.

Un livre qui ne manquera pas, je pense, de saisir de frissons glacés les lecteurs d'aujourd'hui.


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Consultez la fiche du livre sur le site de l'éditeur.

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lundi 17 mars 2008

Dites-moi à quoi vous jouez, je vous dirai qui vous êtes


L
'univers des jeux attire ma curiosité rien que par la diversité des noms de jeux. Certains claquent, d'autres rebondissent, certains glissent, d'autres intriguent. Trictrac, biribi, whist, balle à l'escaigne.

Le livre d'Elisabeth Belmas, Jouer autrefois – Essai sur le jeu dans la France moderne (XVIe-XVIIIe siècle) (éditions Champ Vallon, 2006, ISBN 2-87673-433-8) aborde les jeux non seulement dans leur diversité de formes, mais bien plus largement : sur le plan social, où le jeu est parfois vu comme la voie vers la perdition de l'âme (pour les pouvoirs religieux) ou de l'ordre public (pour les pouvoirs civils), mais aussi un révélateur des relations humaines, entre jeux populaires et jeux des élites, ou encore un pilier d'une certaine économie où les fortunes, plus ou moins grandes, se font et se défont.

Un essai tout à fait passionnant, et pas rébarbatif du tout.


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Quelques extraits de presse, sur le site de l'éditeur.

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lundi 25 février 2008

Poète, obscène, vénitien


P
oète, Zorzi Baffo l'était, indubitablement.

Obscène aussi, tout aussi indublitablement.

Et vénitien, bien sûr.


Une édition chez Vertige Grafic nous avait présenté certains de ses sonnets érotiques servis par les aquarelles d'Hugo Pratt, l'art délicat de celui-ci permettant aux mots de celui-là de prendre quelque hauteur.

L'édition chez L'Archange Minotaure (Collection Le rose et le noir, 2008, ISBN-13 978-2354630126), au titre sans ambage, Poèmes luxurieux de la Venise du XVIIIe, met cette fois un pinceau féminin au service des vers de Zorzi Baffo. Le pinceau de Michèle Teysseyre, que j'avais découverte dans un ouvrage bien plus « sage », Saveurs et senteurs de la Sérénissime : 80 recettes vénitiennes (éditions Clairsud, 1999, ISBN 978-2951470606), dont il faudra que je vous dise quelques mots également.

En attendant que je vous parle des plaisirs de la table vénitienne, vous pouvez découvrir le contraste entre la délicatesse d'un pinceau sans pudibonderie et la crudité des mots sans retenue.

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mardi 22 janvier 2008

Haut les masques

Bauta, larva, moretta, domino, noms indissociables du Carnaval et des tableaux de Pietro Longhi et de Francesco Guardi. Etrange silhouette du médecin de la peste, avec son bec de corbeau.
Masques, encore, de la Commedia dell'arte. Pantalon, Brighella, Colombine.

Venise, cité des masques. Hommes et femmes masqués, cherchant le plaisir, faisant des affaires, trompant la mort. Le livre de Danilo Reato, Les masques de Venise (éditions Herscher, 1995, ISBN 2-7335-0193-3), très richement illustré de reproductions de gravures et tableaux, du XVIe au XVIIIe siècles principalement, et de photographies actuelles, nous fait passer devant et derrière les masques. Et l'on y découvre la complexité de Venise, ville d'ostentations et de secrets, d'impudeurs et de pudeurs.

Carnaval approche. Avez-vous choisi votre masque ?

mardi 8 janvier 2008

Vie et choses de la vie

Je suis plutôt friand des livres qui donnent à connaître et comprendre les aspects du quotidien dans ce qu'ils ont de terre à terre. C'est donc plutôt naturellement que je le suis tourné vers le livre collectif rédigé sous la direction de Michel Figeac, L'ancienne France au quotidien, Vie et choses de la vie sous l'Ancien Régime (éditions Armand Colin, 2007, ISBN 978-2-2003-4545-7).

Cet ouvrage est une sorte de dictionnaire d'histoire matérielle, avec ses articles qui vont d'« Aliment » à « Volaille », en passant par « Eau », « Lieux du vin » ou encore « Presse ». Pas plus qu'il ne me viendrait à l'idée de lire un dictionnaire dans l'ordre des articles de la première à la dernière page, je ne compte pas lire cette Ancienne France au quotidien selon son ordre alphabétique. Je procède comme dans mes autres flâneries, l'ouvrant à une page au hasard et découvrant un aspect, puis glissant vers le suivant ou le précédent, ou passant au contraire du coq à l'âne.
Et le tableau qui se dessine n'est pas sans rappeler celui que l'on peut se créer mentalement en visitant un musée des arts et métiers, ou un musée des arts décoratifs, tout en y ajoutant un touche vivante : les différents articles peignent en effet, à leur manière, non seulement les objets ou les gestes de la vie quotidienne, mais également les diverses couches de la société de l'Ancien Régime. Du vin du pauvre au vin du riche, du lit du pauvre au lit du riche, il y a des abîmes de distance.

Lire cet ouvrage collectif ne remplacera pas la lecture du Tableau de Paris par Mercier ou des journaux des mémorialistes de ce temps-là. Mais cela nous propose des perspectives complémentaires, des analyses historiques et sociologiques.

Bon, j'y retourne. Un dernier article, et après j'arrête, promis. Pour ce soir, en cette période de fêtes et de frimas, ce sera « Boissons exotiques (café, thé, chocolat) ».

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Fiche du livre sur le site de l'éditeur.

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lundi 10 décembre 2007

Tristes espions

Faire sonner à mes oreilles le nom de Venise éveille immédiatement mon attention (j'ai dû recevoir un conditionnement pavlovien !), et je suis également curieux de ce qui touche aux histoires d'espions. Alors, pensez, en découvrant, lors de ma première lecture des aventures de Giacomo C., il y a bien des années, la référence bibliographique à un livre intitulé Les agents secrets de Venise, je n'ai pu que m'écrier : « celui-là, il me le faut ».


Avant de feuilleter le livre, j'avais espéré y trouver les récits des grenouillages de la diplomatie secrètes de Venise dans les corridors des palais et les ruelles sombres des puissances européennes ou turque au Settecento. Mais c'est de bien autres espions que traite ce livre. Des espions presque tristes. Les textes choisis par Giovanni Comisso sont en effet tirés des archives du Conseil des Dix, autorité suprême de la Sérénissime : ce sont des billets que ses « confidents », délateurs patentés mais jamais anonymes pour être recevables, déposaient dans les « bouches de lion », ces boîtes à lettres destinées à recueillir ces confidences.


Cependant, si l'on peut ressentir quelque tristesse à voir ces citoyens, dont certains fort bien nés, chuchoter aux oreilles des inquisiteurs les turpitudes de leurs voisins, le livre fait tout de même ressortir que la plume de certains de ces confidents ne manquait pas de style, de mordant, d'ironie. Ces dénonciations dessinent en creux un portait de Venise et des Vénitiens, dans leurs activités tant publiques que privées. Et l'on se surprend à parcourir le livre de ci de là, sautant quelques pages, revenant en arrière, comme l'on passerait dans les rues et sur les canaux en tendant une oreille indiscrète.

Ecoutez ces chuchotements, il vous feront découvrir Venise autrement.



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Giovanni Comisso, Les agents secrets de Venise, 1705-1797, éditions Le Promeneur / Quai Voltaire, 1990, ISBN 2-87653-084-8

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mardi 4 décembre 2007

Questions domestiques


F
ouillant, à mon habitude, les bacs d'un bouquiniste bayonnais installé un jour de brocante sur le carreau des halles, j'ai mis la main sur un livre dont je découvrais l'existence ce jour-là, n'ayant pas eu souvenir de l'avoir repéré dans la bibliographie d'autres lectures. Peut-être mes yeux étaient-ils passés sur son titre sans s'y être atttardés ?

Toujours est-il que me voici désormais possesseur de Figaro et son maître, Les domestiques au XVIIIe siècle, de Jacqueline Sabattier (Editions Librairie académique Perrin, collection Pour l'histoire, 1984, ISBN 2.262.00335-1). La préface signée François Bluche n'a pas été étrangère à mon achat, car je tiens (à tort ou à raison, je ne sais) ce monsieur en assez haute affection.

Ce Figaro et son maître, ouvrage qui choisit de regarder la domesticité avec un regard social, dresse un portrait de cette partie de la population urbaine qui remet en question, en partie, l'image un peu caricaturale héritée de la littérature et du théâtre du XVIIIe siècle. En partie seulement, car romans et pièces, s'ils grossissent le trait, se nourrissent toutefois de réalité. Le livre de Jacqueline Sabattier brosse un portrait de la domesticité en en faisant ressortir les différentes facettes, se refusant à la généralisation facile ; il traite non seulement de l'état de domestique, mais également du rôle ambigu de la religion à ce sujet ou des relations à la fois distantes et intimes entre maîtres et domestiques.

S'appuyant sur des sources contemporaines, dont des archives privées (actes notariés, correspondances, mémoires), Figaro et son maître est un livre bigarré, vivant. Après l'avoir lu, vous regarderez peut-être d'un autre oeil Figaro ou Gil Blas.

Pour cet ouvrage, J. Sabattier a reçu le prix Biguet en 1985.


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Si j'en crois les prix que j'ai relevés sur quelques sites internet de vente de livres d'occasion, mon achat a été une bonne affaire, puisque j'ai déboursé une somme cinq à six fois inférieure à ce que je vois sur ces sites, et ce pour un ouvrage en très bon état. Une bonne affaire en guise de retour pour mon respect pour la gent domestique ? ;-)

dimanche 25 novembre 2007

Bandits, bandits

Au détour d'un rayonnage de bouquiniste, j'ai mis la main sur un livre réunissant, sous une même couverture, deux bandits célèbres du XVIIIe siècle, deux Louis : Louis Dominique Bourguignon dit Cartouche, et Louis Mandrin.

Tous deux sont nés dans des familles plutôt aisées, des artisans pour Cartouche et des négociants pour Mandrin. Cependant leurs vies vont bientôt les conduire sur les chemins du crime et à la tête de bandes redoutées, mais dans des voies différentes : quand Cartouche se spécialise plutôt dans le vol et le cambriolage, Mandrin joue la carte de la contrebande et de la lutte contre la Ferme générale.

Leurs chemins se rejoignent d'une certaine manière, à 34 ans d'intervalle : Cartouche, en 1721, et Mandrin, en 1755, finiront tous deux leurs jours roués vifs.
Les récits de leurs contemporains ont brossé leurs légendes respectives, les uns les noircissant, les autres les portant aux nues. Mandrin fera l'objet d'une complainte arrivée jusqu'à nous, née dans un opéra de Rameau, et Cartouche eut droit à la sienne également.

Le livre de Fernand Fleuret, Vies de Cartouche et Mandrin (Editions Cartouche, 2006, 2-915842-16-7) dépeint ces deux personnages d'après les livres de colportage. Je ne saurais dire s'il faut y chercher une « vérité » sur l'un ou l'autre, pour autant qu'il y en ait une. J'ai lu ce livre sans autre envie que celle de me divertir avec ces histoire de brigands et, sur ce point-là, je n'ai pas été déçu.

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Pour aller plus loin :
Quelques pistes internet pour aller plus loin, vers Cartouche () et vers Mandrin (ici, et encore ).
Pour une idée du reste du catalogue des éditions Cartouche, voir .