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jeudi 26 février 2015

Messe grise


La lecture de Casanova et la femme sans visage avait été une surprise plutôt agréable. Un roman policier dix-huitiémiste où l’auteur conviait, en personnages de premier plan (hors les deux « héros »), Sartine, Casanova et le comte de Saint-Germain. Du beau linge, et une intrigue qui ne s’essoufflait pas au fil des pages. Je me suis donc laissé aller à lire un deuxième roman d’Olivier Barde-Cabuçon de cette série de polars du « commissaire aux morts étranges » sous le règne de Louis XV : Messe noire (éd. Actes Sud, collection Babel Noir, 2013, 978-2330-02698-1 ; fiche de présentation sur le site de l’éditeur).


Le titre du roman est celui de la scène qui l’ouvre : une froide nuit d’hiver, un cimetière, le corps d’une enfant, et les restes d’une probable messe noire interrompue en cours de rituel. Les indices sont minces, mais le chevalier de Volnay et son étrange acolyte, duo dont on a fait connaissance dans le premier volume de la série, ne se laisseront pas décourager par cette minceur. Accompagnés d’une certaine Hélène de Troie (un pseudonyme, pensez-vous?) que Sartine, devenu lieutenant général de police leur a mis dans les pattes, ils se lancent sur la piste des satanistes.

« En haut lieu », on ne se réjouit pas à la perspective d’une résurgence d’une affaire sulfureuse comme celle des Poisons, qui avait secoué le règne de Louis XIV jusque dans l’entourage direct du roi. L’enquête de Volnay et du moine prend donc un tour politique, et dans ce genre d’ambiance, il y a de quoi se demander qui veut vraiment que la vérité éclate, et qui préfère que les vilaines histoires restent dans l’ombre.

Je ne déflorerai pas les dessous de l’intrigue, et me contenterai de dire que, jusqu’à une cinquantaine de pages de la fin du roman, j’étais bien content de ma lecture. Même si, comme dans une proportion non négligeable de « polars à énigmes », les enquêteurs ont souvent un peu trop de chance, un peu trop de facilité à extrapoler avec justesse à partir de bribes d’information, un peu trop de capacité à survivre, les armes à la main, à des adversaires bien meilleurs bretteurs qu’eux. Et, dans ces « enquêtes du commissaire aux morts étranges », comme dans d’autres polars historiques (la série mettant en scène Nicolas Le Floch, par exemple, pour en citer une dont l’arrière-plan historique est similaire), une propension à être très en avance sur leur temps, que ce soit sur le plan de la pensée politique ou des sciences médico-légales.

Passant par-dessus ces petits défauts souvent inhérents à ce genre de roman où se croisent les styles « polar » et « roman de cape et d’épée », je ne boudais pas mon plaisir. Et là, dans la dernière ligne droite, paf ! Le genre de chapitre qui me reste toujours en travers de la gorge : le chapitre où l’auteur, par la voix de l’enquêteur qui a tout compris et du coupable qui avoue tout, repasse en revue toutes les pièces du puzzle qu’il avait semées sous les yeux du lecteur, et explique audit lecteur toute la finesse du plan du méchant et toute la finesse encore plus grande de l’enquêteur qui a vu clair dans le jeu du méchant. Bon sans de bon sang, j’en suis arrivé à détester ces étalages artificiels. En tant que lecteur, j’accepte pleinement de me faire entourlouper par un auteur ; comme, en tant que spectateur, j’accepte pleinement de me faire entourlouper par un scénariste (comme Christopher McQuarrie pour Usual Suspects). Quand c’est le cas, j’applaudis : je perds le combat (de l’esprit) avec fair-play. Mais ce « chapitre explicatif » si caractéristique des « romans policiers à énigme » déclenche, chez moi, une réaction allergique.
Je suis peut-être comme un buveur qui sait que sa bouteille de gnôle lui donnera un mal de crâne carabiné le lendemain matin mais qui la boit quand même parce qu’il a du mal à s’en passer. Je sais que le chapitre final d’un roman à énigme, le chapitre-qui-vous-dit-tout, me donnera la gueule de bois. Et pourtant, je me laisse aller à en lire encore un, de temps en temps.
Mais il me faut du temps pour faire passer la gueule de bois. Surtout quand c’est juste le dernier verre de la bouteille qui me donne un coup derrière la tête.


Cette Messe noire était savoureuse... jusqu’au moment où le barman, à qui je demandais juste de me servir mon poison, s’est mis en tête de me faire la leçon, et j’ai ressenti qu’il me prenait pour un demeuré. C’est peut-être parce que les premiers verres m’avaient suffisamment grisé pour que j’oublie les petits trucs pas trop crédibles et que je me laisse porter par l’histoire. Mais le dernier verre m’a, paradoxalement, dégrisé et assommé à la fois.


Messe noire (prix Historia du roman policier en 2013) est un bon roman à énigme.


C’est moi qui ne suis pas fait pour les romans à énigme. Ou pas fait pour le chapitre final des romans à énigme. Le prochain que je lirai me le dira peut-être. Allez savoir !




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dimanche 8 février 2015

Mort étrange et bonne surprise


Depuis quelque temps déjà, c’est sur la pointe des pieds que je m’approche du rayon « polars historiques » d’une librairie. Mes déceptions dans les lectures de ce genre étaient devenues largement majoritaires sur mes satisfactions. Les romans à énigmes à la façon d’Agatha Christie me fatiguent autant dans une ambiance des années 1920 que dans un univers médiéval ou au Siècle des Lumières. Et Les romans où l’auteur plaque le contexte historique sous forme de leçons ou dans des dialogues interminables me fatiguent tout autant. Mes coups de cœur sont donc très rares, parmi lesquels A Conspiracy of Paper / Une conspiration de papier de David Liss (auteur dont j’ai déjà dit du bien par ailleurs), ou An Instance of the Fingerpost / Le cercle de la croix, de Iain Pears. Quant aux « séries policières historiques », j’en suis largement revenu, après des années de gloutonnerie de lecture.

Pour me faire sortir de ma réserve, il faut donc me jeter des appâts auxquels il m’est difficile de résister. Là, pour le coup, « polar historique + Casanova + éditions Actes Sud », j’ai eu un moment de faiblesse. Le genre de moment d’inattention qui fait que vous prenez un coup d’épée dans un combat déloyal.



En l’occurrence, c’est Olivier Barde-Capuçon avec son Casanova et la femme sans visage (Actes Sud, collection Babel noir n° 82, 2013, ISBN 978-2-330-01777-4, présentation sur le site de l’éditeur) qui a trompé ma défense pour porter son attaque. Un crime avec une victime sauvagement mutilée, un duo d’enquêteurs formé par un « commissaire aux morts étranges » et d’un moine qui sent le soufre, une galerie de personnages incluant Casanova le comte de Saint-Germain, manipulateurs d’esprits crédules, des grands personnages du royaume comme Louis XV et la marquise de Pompadour, et diverses coteries qui cherchent à remettre ce roi pervers dans le droit chemin ou, au contraire, à jeter la monarchie à bas.
Présentés comme ça, les ingrédients peuvent laisser présager une soupe indigeste. Pourtant, j’ai été surpris par la saveur assez fine de ce roman. Et je reconnais m’être laissé porter par le suspense tout au long des plus de 440 pages.

Si j’osais une comparaison de série à série, je dirais que cette « enquête du commissaire aux morts étranges », c’est un peu l’autre côté du miroir par rapport à une enquête de Nicolas Le Floch sous la plume de Jean-François Parot. Chez Barde-Cabuçon, le commissaire a un passé trouble ; son compagnon de route, un passé encore plus trouble ; le roi Louis XV est un monarque cyclothymique à tendance pédophile ; son valet Le Bel, un maquereau ; Sartine, un intriguant qui ne joue que ses propres cartes ; et le parti dévot est presque la moins dangereuse des forces qui agissent dans l’ombre.
Je ne célèbre pas devant ce roman comme s’il était exempt de tout défaut. Ainsi, parfois, le côté « police scientifique » frôle l’anachronique. Mais, comme cela faisait longtemps que je n’avais pas eu une vraie bonne surprise en polar historique, je ne vais pas bouder le plaisir que m’a procuré ce Casanova et la femme sans visage.

Et, alors que la série de Jean-François Parot a fini par perdre ma fidélité de lecteur (L’enquête russe, en 2012, m’avait fait franchir la limite de que j’arrivais encore à supporter, mais mon intérêt s’était déjà étiolé depuis deux ou trois titres de la série), je vais sûrement me pencher sur un autre roman d’Olivier Barde-Cabuçon dans sa série du chevalier de Volnay.
Évidemment, si cet autre roman me déçoit, je ne manquerai de lui donner la bastonnade. Au roman, pas à l’auteur. Je précise, vu que certains (lecteurs de mes billets ou auteurs eux-mêmes) ont parfois du mal à faire la différence entre mon avis négatif sur un livre et mon avis sur son auteur.
Et si cet autre roman me plaît, je le dirai tout aussi spontanément.

D’ici là, partisans ou opposants du commissaire aux morts étranges, n’hésitez pas à vous exprimer dans les commentaires de ce billet !

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PS : en ces temps où la caricature déchaîne les instincts meurtriers des esprits les plus dogmatiques, je signale la couverture de ce roman détournée sur le site couvzenvrac, sous le titre Casanova et la femme sans visa, et avec une aquarelle de Gaston Leroux.


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dimanche 25 août 2013

Justine par Guido

Dans mon précédent billet, j’ai indiqué que c’est Guido Crepax qui m’a fait découvrir Sade, avec son adaptation en BD de Justine ou les malheurs de la vertu.


J’étais arrivé à Crepax par l’ambiance « roman noir et jazz » de son album L’homme de Harlem (Dargaud, 1979, ISBN 2-205-01562-1), à cette époque où les éditions Dargaud publiaient leur collection « Un homme – une aventure », riche d’au moins une douzaine de titres qui m’ont fait connaître l’école italienne, avec Hugo Pratt (L’homme des Caraïbes), Sergio Toppi (L’homme du Nil, L’homme du Mexique), Dino Battaglia (L’homme de la Légion), Attilio Micheluzzi (L’homme du Khyber) ou encore Milo Manara (L’homme des neiges).


J’ai rapidement été conquis par le trait de Crepax et le rythme qu’il avait insufflé à ce récit. Très peu après, je n’embarquais dans la lecture de Justine – d’après le marquis de Sade (éditions Le Square, 1980, ISBN 2-226-01050-5).


En revenant sur cet album après avoir récemment lu le roman de Sade, je me dis que Crepax a su faire tenir en environ 160 pages une grande partir de ce roman, sans vraiment le trahir. Certes, il y manque certains développements philosophiques dans lesquels le marquis emmenait ses lecteurs entre deux séances d’humiliation, de violence ou de stupre (ou, plus généralement, un mélange de tout cela), mais une partie essentielle s’y retrouve quand même.
 
Il convient de noter que dans la transposition des mots de Sade en dessins de Crepax, la charge est moins crue, la violence moins clinique. Oui, Crepax montre, mais je trouve qu’il ne s’appesantit pas. Alors, sans pour autant que cette Justine devienne, sous son crayon, un conte pour enfants, la lecture de cet album m’est nettement plus supportable que celle du roman.

La Justine de Crepax est aujourd’hui publiée en album « solo » (Delcourt, collection Erotix, ISBN 978-2-7560-2147-8).


Il y a une douzaine d’années, elle avait été publiée en album « duo », avec son adaptation d’Histoire d’O de Pauline Réage (Evergreen, 2000, ISBN 978-3822863428).



Cette Justine de Crepax est une adaptation en BD peut-être à découvrir avant de lire le roman.


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Finalement, non merci

S’il y a quelqu’un avec qui je ne suis pas porté à partager des plaisirs, même par l’esprit, c’est Donatien-Alphonse-François de Sade. Il ne faut probablement pas juger une personne à son œuvre (sinon, Agatha Christie aurait été poursuivie comme tueuse en série), mais après avoir lu au moins un de ses livres, j’ai peine à croire qu’une personne à peu près saine d’esprit aura envie d’inviter le marquis de Sade à une soirée entre amis. Même si Sade a expliqué qu’il n’avait pas mis en pratique, loin de là, tout ce qu’il avait imaginé et jeté d’une plume rageuse, tortionnaire et meurtrière sur le papier, je ne suis pas entièrement rassuré. C’est, tout de même, un « divin marquis » aux fantasmes infernaux. Voulant secouer le monde qui l’entourait, Sade l’aurait mis sens dessus dessous en empruntant des chemins prônant une totale liberté d’expression.


Je n’ai peut-être pas choisi la plus « abordable » comme première lecture d’une œuvre de Sade ; car Justine ou les malheurs de la vertu, c’est quand même bien gratiné ! Alors, pourquoi celle-là, demanderez-vous peut-être ? Les dictionnaires et fiches de présentation des romans de Sade ne manquent pas, et cela aurait pu suffire à m’avertir. Ma réponse est simple : c’est la faute à Crepax.
Qui donc ?
Crepax, Guido Crepax.
Auteur de bande dessinée.


J’ai découvert Crepax en même temps que Pratt, au début des années 1980. L’un par sa Justine (1979), l’autre par sa Ballade de la mer salée (1967-1969, puis 1975). Même si c’étaient mes premiers pas dans la BD dite « adulte », il s’agissait de deux univers aux antipodes l’un de l’autre. Chez Pratt, je retrouvais ce qui m’avait fait rêver chez London, Monfreid et autre Peyré. Chez Crepax (je reviendrai sur cette Justine crepaxienne dans un prochain billet), j’entrais dans un univers inconnu, d’une dureté qui m’a refroidi, sans m’échauffer les sens ou l’imagination à un seul moment. Et cela ne m’avait pas incité à lire Sade dans le texte.

Plus tard, j’ai recroisé Sade en BD, grâce à Griffo et Dufaux (1991). Mais je n’avais toujours rien lu de lui.



Alors, ce défi « Badinage & libertinage » était l’occasion de tenter l’aventure de la littérature sadienne. Avec Justine, donc. La faute à Crepax, je vous disais. Et, tant qu’à faire, dans l’édition originale de 1791. Ou plutôt son fac-similé numérique, gracieusement mis à disposition sur gallica.




Qu’en ai-je retenu ?

En premier lieu, un déplaisir de lecture. Même si je crois quand il écrit, ailleurs, qu’il n’a pas commis dans la réalité tout ce que son esprit a imaginé et sa plume a transcrit, j’ai du mal à me sentir tenu par ses mots.
En outre, j’ai du mal à trouver, derrière la façade outrancière, la profondeur d’une réflexion sur la morale. J’ai du mal à voir dans ce roman l’acte philosophique et politique d’un défenseur des droits humains contre une société d’oppression.
Il est vite évident que Sade est dans l’exagération : sa Justine est à la fois trop naïve et trop imperméable à ses tourments dont elle se remet en un tournemain, ses tortionnaires trop pervers (quoique, avec les affaires sordides qui font les délices des voyeurs morbides des faits divers, de nos jours encore, je craigne qu’il n’y ait pas de limite supérieure à la perversité), la succession des « malheurs » – dans un crescendo d’atrocités – en devient presque mécanique.
Pour vanter la liberté de l’individu contre les carcans d’une société moralisatrice et religieuse (dans le roman, les criminels qui s’en prennent à Justine sont, entre autres, des membres de la noblesse et du clergé), cette charge ne m’emporte pas.


Justine la vertueuse se fait piétiner par les pervers toute sa vie, tandis que sa sœur Juliette, qui choisit de monnayer ses charmes, grimpe les échelons de la société. Faut-il le lire dans ce sens, au premier degré, ou à rebours ? Je reconnais qu’en arrivant (péniblement) au bout de cette lecture, je n’avais aucune envie de creuser plus avant la question. Monsieur le Marquis, j’ai trop de respect pour l’école péripatétique pour penser qu’une promenade outrancière en compagnie de Justine (ou de Juliette) me serait une profitable leçon de philosophie. Sur le libéralisme des idées, l’athéisme, ou encore la liberté individuelle, je préfère d’autres compagnies à la vôtre.


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vendredi 23 août 2013

De la frivolité à la folie

Faute d’avoir en avoir beaucoup entendu parler avant d’en trouver une édition (Tchou Editeur, 1966, non illustrée) à petit prix chez un bouquiniste, j’ignorais que la trilogie des Amours du chevalier de FaublasUne année de la vie du chevalier de Faublas (1787 ; 5 parties), Six semaines de la vie du chevalier de Faublas (1788 ; 8 parties) et Fin des amours du chevalier de Faublas (1790 ; 6 parties) – se rattachait au genre littéraire dit libertin.


Plusieurs centaines de pages plus loin (une édition Gallimard en compte plus de mille), je ressors de cette aventure née sous la plume de Jean-Baptiste Louvet, dit Louvet de Couvray, sous le coup d’une sympathique découverte : une sorte de croisement survolté entre deux genres littéraires qui naîtront pourtant plus tard, le roman-feuilleton et le théâtre de vaudeville, croisement lui-même percuté par des tribulations que n’auraient reniées ni Casanova ni le chevalier d’Éon. Le tout écrit par un auteur qui est aussi un homme politique, plutôt « girondin » aux temps révolutionnaires et même accusateur de Robespierre, ce qui n’est pas rien en 1792...), et publié de part et d’autre de la fin de « l’Ancien régime ».



Il est d’ailleurs un peu étonnant que ce roman en trois parties ait eu du succès, pour autant que j’ai pu le lire dans divers articles, aussi bien avant qu’après le déclenchement de la Révolution, et tant dans un camp que dans l’autre.

Ce chevalier de Faublas est un personnage qui attire la sympathie. On sourit de la voir si naïf, écartelé entre son amour pour une jeune fille bien sous tous rapports et le tourbillon de tentations féminines qui le bousculent et auxquelles il ne sait que céder. Il est également sympathique parce que, contrairement à d’autres « héros » de romans libertins, il n’est pas celui qui séduit les femmes parce qu’il les méprise, ou parce qu’il veut leur imposer son pouvoir, ou parce qu’elles l’aideront à monter les marches casse-gueule d’un escalier social bancal. D’ailleurs, il n’est pas vraiment un séducteur ; plutôt un amant opportuniste, qui profite de ce qui se présente sans penser à demain, ni même à tout à l’heure. Un libertin picaresque, en quelque sorte.


Le ton de ce roman est léger, sans pornographie prononcée, et avec des scènes qui ne manquent pas de cocasse et me font penser au théâtre de boulevard (ainsi, lorsque le mari lutine une servante sur le lit de la chambre, alors que son épouse s’est cachée dans le placard de ladite chambre avec son amant !). Passages secrets, lits à ressort, duels, travestissements du chevalier en femme, amant caché derrière le rideau, liaisons nobles et ancillaires, enlèvements et libérations, rendez-vous galants dans les jardins de couvent, relations un tantinet inextricables entre les protagonistes (je reconnais avoir parfois perdu le fil du « qui est qui ? »), le plaisir du rythme l’emporte largement sur le réalisme. C’est comme du Casanova, mais en plus « gros » !


Si ce ton et ce rythme ne m’ont pas particulièrement surpris (même si je les associais plutôt, a priori, à Dumas ou Zevaco, quelques décennies plus tard), ce qui n’a pas manqué de me surprendre est la présentation des dialogues sous deux formes : parfois, ils sont portés au fil du texte, et parfois ils sont présentés comme dans une pièce de théâtre.

Le comte est ici, le baron doit y venir ; s’ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites. – Vous avez raison ; mais quel parti prendre ? – Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir. – Ah!Je suis bien aise de le voir et de lui parler. – Cependant, je prendrai la liberté de vous représenter… 


LE COMTE, en entrant.
Où est donc le vicomte ?

LA COMTESSE.
Chut !

LE COMTE.
Plaît-il ?

LA COMTESSE.
Taisez-vous !

LA BARONNE, regardant Mme de Lignolle d’un air étonné.
Est-ce que je vous dérange, comtesse ?

LA COMTESSE.
Point du tout.

Comparaison n’est pas raison, mais cette présentation si spécifique de quelques dialogues me fait penser aux longues scènes sans paroles, mais soutenues musicalement, dans les westerns de Sergio Leone, avant que les colts ne crachent leur déluge de plomb, ou les ralentis dans certains films de John Woo. Ces dialogues théâtralisés suspendent, ralentissement, momentanément le fil du récit, et ils n’en prennent que plus d’importance.



Incapable de se séparer de ses amantes – contrairement aux libertins cyniques, qui se débarrasse de l’une pour profiter de l’autre –, Faublas se prend lui-même dans une toile où il s’épuise à passer de l’une à l’autre, sans provoquer la salvatrice rupture. Et, malgré la légèreté générale du ton des aventures, la gravité n’est pas loin : l’insouciance se heurte aux conventions sociales, la séduction à l’inégalité des sexes, l’excès des sens à la perte de l’esprit.

La troisième partie s’achève sur une vingtaine de pages d’échanges de correspondance entre quelques personnages de premier plan, clin d’œil à ce genre bien en vogue qu’était le roman épistolaire, et au plus célèbre des romans épistolaires libertins, Les liaisons dangereuses. Mais ces lettres échangées, comme un commentaire en voix off pour l’épilogue d’un film, induisent une nouvelle distance : alors que le reste du roman est un récit par le chevalier à la première personne, cette correspondance donne la parole aux principaux protagonistes : on y apprend que Faublas a été interné « dans une maison de Picpus, où l’on traite les insensés », puis les épisodes qui suivront, jusqu’à son exil en Pologne.

Mais non, Sophie me reste. Loin de me plaindre, enviez mon sort, et dites seulement que pour les hommes ardents et sensibles, abandonnés dans leur première jeunesse aux orages des passions, il n’y a plus jamais de parfait bonheur sur la terre.

FIN




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dimanche 14 juillet 2013

Voir Yorktown et mourir... d’ennui

C’est avec une pointe de mauvaise conscience (mais juste un pointe) que je reprends enfin la plume dans ce salon avec un billet « coup de gueule ». Peut-être ai-je, finalement, un mauvais fond ! Je me rattraperai donc avec les quelques billets « coups de cœur » à venir.

Ce coup de gueule est plutôt, tout compte fait, un bâillement. J’évite, désormais, de dépenser plus d’énergie qu’il n’en faut à ce qui me déçoit ou m’horripile. Comme ce roman d’Arnaud Delalande, Notre espion en Amérique (éditions Grasset, 2013, ISBN / EAN : 9782246764816).





Si le temps vous manque pour lire le reste de mon billet, en voici la teneur en quelques mots : sans être totalement exécrable, ce roman n’a pas su me transporter d’enthousiasme, même pas d’un enthousiasme modéré. Je l’oublierai probablement très vite.

Si vous avez un peu plus de temps devant vous, laissez-moi vous en parler un peu plus en détail.

Il y a six ans, j’avais un peu étrillé Le piège de Dante, du même auteur. Je me demandais si, l’eau ayant flué et reflué dans la lagune de Venise, ce nouveau tome des aventures du fils improbable de Casanova et de la Tulipe Noire aurait moins goût de vase que le premier que j’avais lu. Je me suis donc lancé dans sa lecture.
Résultat, je pense avoir lu ce livre en lisant attentivement chaque page du premier tiers, puis en lisant en diagonale chaque page du deuxième tiers, puis en tournant les pages sans même vraiment m’arrêter dessus pendant le troisième tiers. L’impression que j’en retire, c’est que l’auteur a artificiellement plaqué des héros de roman dans une épopée historique qui se suffisait à elle-même. Il suffit d’avoir lu la trilogie de Gilles Perrault, Le secret du Roi, et plus particulièrement le 3e tome, La revanche américaine, pour se rendre compte à quel point il y a là une matière riche et des personnages assez hauts en couleurs sans qu’il soit besoin d’ajouter des personnages fictionnels caricaturaux.
Le mouron rouge, de la baronne Orczy, ce n’est pas un style auquel j’accroche. Alors, les personnages fictionnels de Delalande, avec son ersatz de Casanova, surnommé l’Orchidée noire, son épouse (l’Orchidée blanche...), son fils (qui n’est pas encore entré dans le club floral...), ses adversaires doublement affublés de noms de code tirés de personnages de pièces de Shakespeare et figures de jeu de cartes (ce qui est à peu près aussi risible que de porter bretelles plus ceinture, pour tenir le pantalon), des prétendus espions d’élite qui se font démasquer et tuer en deux coups de cuiller à pot, ça me fait totalement décrocher.
Sans compter les clins d’œil à des films ou des livres, par l’intermédiaire de répliques ou de citations, qui m’ont fait penser non pas à une complicité avec moi, lecteur, mais à une démonstration de camelot de foire qui place ses produits.

Tant qu’à écrire du roman, autant se servir pleinement d’un Beaumarchais, d’un Lafayette, quitte à trahir un peu leur réalité historique ; ils étaient déjà si peu ordinaires que les rendre un peu moins ordinaires encore n’aurait pas été une hérésie à mes yeux.

En résumé, je n’échangerai pas un baril de Perrault contre deux barils de Delalande. Je relirai Le secret du Roi, et ne lirai plus de romans de Delalande (j’en ai lu deux et les ai trouvés ennuyeux les deux ; mon sens du sacrifice a des limites !).


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vendredi 19 octobre 2012

Fanny en bulles


Puisque j’ai déjà évoqué le roman Memoirs of a Woman of Pleasure / Fanny Hill de John Cleland dans un précédent billet, puis ses adaptations cinématographiques et télévisuelles dans un autre, je vais continuer avec les adaptations en bande dessinée. J’en ai repéré deux, une que j’ai lue en version papier, l’autre dont j’ai trouvé des extraits sur le net.


La première des deux fêtera bientôt son trentième anniversaire ; c’est la Fanny Hill de Philippe Cavell au dessin et Joseph Marie Lo Duca à l’adaptation du roman en scénario (éditions Dominique Leroy, 1983, ISBN 2-86688-113-3). Cavell n’en était pas à sa première adaptation graphique d’un roman libertin du XVIIIe siècle, puisqu’il avait publié, avec Francis Leroi au scénario, une Juliette de Sade en 1979 (j’y consacrerai un prochain billet). Quant à Lo Duca – par ailleurs cofondateur, en 1951, avec Jacques Doniol-Valcroze des Cahiers du cinéma, excusez du peu –, il avait déjà écrit plusieurs ouvrages sur l’érotisme.



Mais leur création commune avec cette Fanny Hill m’a déçu. Non parce qu’elle trahirait le roman (elle le respecte assez bien), mais plutôt parce que le dessin est, à mes yeux, trop appliqué, trop classique, trop « école franco-belge ». A cette époque-là, d’autres dessinateurs s’étaient largement libérés des contingences de cette école, libérant à la fois leur trait et l’architecture des pages, même dans la bande dessinée érotique ; ainsi, des dessinateurs italiens comme Guido Crepax et son adaptation d’Histoire d’O (1978) ou Les voyages de Bianca (1983) très (!) librement inspirés de ceux de Gulliver. Au final, cette Fanny Hill est trop sage pour interpeller le lecteur (ou la lectrice?).



Je n’ai pas lu la Fanny Hill de Josep Marti au dessin et au scénario (pour la version française : P&T Production, 1994, ISBN : 2-87265-031-8). Les illustrations que l’on peut en découvrir sur le net montrent que son style est plutôt celui des bandes dessinées comiques. Or, il est assez rare que comédie et érotisme se combinent pour donner une œuvre très plaisante.



Je reconnais que préjuger d’un album entier sur la seule fois de quelques reproductions de planches est assez casse-gueule, mais je m’avance à penser que je ne me sentirais pas en phase avec cette adaptation du roman de Cleland qui lui, n’est pas vraiment inscrit dans le style comique léger.


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Les écrans de Fanny Hill

Le roman de John Cleland, Fanny Hill (1748), auquel j’ai consacré un précédent billet, a été porté à l’écran – grand et petit – à plusieurs reprises, avec plus ou moins de bon goût.

Je commence par vous épargner des commentaires sur la dizaine de films, en particulier dans les années 1960 et 1970, dont une Fanny Hill est le personnage-prétexte, et dont les titres laissent présager qu’il ne s’agit pas de grands moments du cinéma. Ou alors, c’est du génie caché derrière des titres maladroits, comme Fanny Hill Meets Dr. Erotico (1969) de Barry Mahon, ou le très prometteur, également, Jorden runt med Fanny Hill (1974 ; en français La cavaleuse au corps chaud, pas moins !) de Mac Ahlberg.


Point de XVIIIe siècle à l’horizon, le seul 18 de ces films devant être celui en-dessous duquel il était interdit de les regarder… mais au-dessus duquel il faut vraiment n’avoir que ça en filmothèque pour les regarder.


En 1964, c’est Russ Meyer qui livre sa version de Fanny Hill avec, dans le rôle-titre, Letícia Román (née Letizia Novarese), dont la filmographie est composée, en majeure partie, d’œuvres plutôt oubliables, voire oubliées. L’étonnant, dans cette version, dont la trame n’est qu’assez lointainement inspiré du roman, c’est que Russ Meyer, qui deviendra le pape de la poitrine exubérante, l’archimandrite des décolletés plus qu’opulents, le grand mufti de la starlette mamelue, réalise ici un film qui n’arrive pas à être érotique. Ni même comique, ou alors à un tel « degré » de comique qu’il passe à des lieux de mon esprit. Quant à ceux qui seraient curieux de la façon dont le XVIIIe siècle y est représenté, je leur répondrais que c’est à peu près n’importe quoi, à moins de considérer que la deuxième moitié du XIXe siècle est une approximation pas trop mauvaise du XVIIIe siècle.


L’adaptation par Gerry O’Hara, Fanny Hill (1983), est plus fidèle à l’esprit et au temps du roman. Gerry O’Hara a été l’assistant-réalisateur de quelques bons – voire très bons – films comme Our Man in Havana / Notre agent à La Havane (1959) de Carol Reed, ou Term of Trial / Le verdict (1962), de Peter Glenville. Et surtout d’un film que les amateurs du XVIIIe siècle et de l’esprit libertin ne peuvent ignorer : Tom Jones / Tom Jones: de l’alcôve à la potence (1963), de Tony Richardson (je consacrerai un prochain billet à ce Tom Jones, soit dit en passant). Ce Fanny Hill n’est pas du grand cinéma, mais il plane tout de même quelques lieues au-dessus de celui de Russ Meyer.



Le Fanny Hill (1995) de Valentine Palmer, est de son côté, son unique réalisation, lui qui a été l’acteur épisodique d’une quinzaine de films en trente ans, et qui incarne Mr. Norbet dans son adaptation du roman de Cleland. Adaptation mièvre, avec cette (non-)qualité d’image que donne la vidéo de téléfilm. Bref, un de ces films érotiques donnant l’impression d’être tournés à la chaîne et diffusés à la chaîne, également, en troisième partie de soirée sur la TNT. Plutôt que de veiller tard pour regarder ce navet, veillez tard pour lire le roman !


Il faut attendre que la BBC s’empare du roman de Cleland et en tire le téléfilm en deux parties Fanny Hill (2007), réalisé par James Hawes (à qui l’on doit aussi certains épisodes de la série Merlin, par exemple), pour que cette œuvre trouve une adaptation de qualité. L’apport du scénariste Andrew Davies n’y est pas pour rien, lui qui avait été scénariste, entre autres, du Tailor of Panama / Le tailleur de Panama (2001) de John Boorman, savoureuse adaptation du nom moins savoureux roman de John Le Carré, ou de la série Sense & Sensibility / Raison et sentiments (2008), d’après Jane Austen. Andrew Davies a su adapter le roman de Cleland sans tomber dans l’indélicatesse (j’imagine que la BBC veillait au grain, aussi!), comme il avait su peindre avec délicatesse l’histoire amoureuse entre deux femmes dans Tipping The Velvet (2002, 3 épisodes). Une adaptation portée, aussi, par le charme de Rebecca Knight, dont Fanny était le premier « grand rôle » rôle en dehors de quelques courts-métrages tournés en 2006 et 2007

Vous l’avez compris, des différentes adaptations de Memoirs of a Woman of Pleasure / Fanny Hill, c’est bien la plus récente qui est la plus intéressante, tant pour son fond, respectueux du roman sans tomber dans le graveleux, que pour son esthétique.


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J'ai publié un billet complémentaire, sur des adaptations de ce roman en bandes dessinées.

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Une autre Fanny


Il y a des gens qu’un séjour en prison pousse à écrire. Pour John Cleland, ce sont les dettes qui l’on conduit à être enfermé dans la célèbre prison londonienne des bords de la rivière Fleet en 1748. Et ce séjour ne lui a pas inspiré des pages autobiographiques, ou un pamphlet contre l’horreur des geôles anglaises. Non. Il y a écrit Memoirs of a Woman of Pleasure / La fille de Joye (puis Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir, un ouvrage qui lui a valu presque immédiatement, comme à son éditeur et son imprimeur, un procès et une interdiction d’être publié dans son intégralité. L’interdiction a duré plus de deux siècles (la version non censurée ne sera autorisée qu’en 1970 au Royaume-Uni !), mais, en parallèle de l’édition expurgée autorisée, des versions intégrales se sont vendues sous le manteau.


Comme quoi, une carrière dans la Compagnie britannique des Indes orientales – l’East India Company, que d’aucuns qualifiaient d’Honorable – et un séjour à Bombay, de 1728 à 1740, peuvent ouvrir la vie d’un homme sur des horizons particulièrement inattendus. Y compris des horizons peu honorables aux yeux de certains de ses contemporains.

Les écrits de Cleland qui suivirent ces mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir, sont tombés dans l’oubli. Qui oserait, en effet, prétendre qu’il se souvient de ses pièces (jamais produites, il est vrai) comme sa tragédie Titus Vespasian, de son roman The Woman of Honour, ou de ses divers travaux philologiques ou poétiques ? Une œuvre pour laquelle la Couronne lui versait une pension annuelle de cent livres en échange de laquelle il s’était engagé à ne plus rien écrire d’obscène. Cent livres annuelles en salaire de l’oubli.

Mais Fanny Hill ou les mémoires d’une femme de plaisir ont survécu à ce salaire de la censure.

La Fanny de John Cleland est bien loin de la Fanny de Marcel Pagnol. Roman d’initiation, miroir probable des fantasmes de son auteur, portrait cru et, parfois, non dénué d’un humour peut-être involontaire, ces Mémoires d’une femme de plaisir peignent le chemin qui conduit la petite orpheline jusqu’à son élévation sociale en passant par les lits de bordels et des gentlemen. Un récit qui mêle les confessions de Fanny Hill (c’est elle dont Cleland a fait la narratrice) et celles de ses compagnes aux plaisirs tarifés, sur un ton le plus souvent clinique, sans jugement moral sur soi-même ou les autres, dans un contraste de naïveté et de savoir-faire envers les hommes, tant sur leur corps que sur leur esprit.



Le portrait que brosse, par les mots de Cleland, Fanny Hill des maquerelles qui « l’éduquent » est assez surprenant, parfois préceptrices, parfois professeurs de vertu ou, à tout le moins, de savoir-être, jamais vraiment répugnantes. Le cheminement de Fanny Hill, d’ailleurs, même s’il passe par des voies qu’elle n’a pas vraiment choisies, n’est pas une descente aux enfers comme on peut en trouver chez Sade. Même les clients de Fanny Hill et de ses « collègues » semblent se cantonner à des désirs et des pratiques assez communes. Il semble pourtant, au détour de certaines scènes, comme les dépucelages « difficiles » de Fanny ou de ces collègues, qu’une pointe de sadisme – certes, contenue – n’est pas tout à fait absente des pensées fantasmatiques de l’auteur, même si elle ne transparaît pas dans ses mots.


Même l’environnement dans lequel progresse Fanny Hill est loin d’être sordide. Ainsi, ses appartements successifs, un peu moins modestes chaque fois que sa petite fortune augmente.
Quant à la fin du livre, comment la qualifier autrement que de fin heureuse, le genre de happy end si cher aux scénaristes convenus d’Hollywood ? Fanny Hill retrouve son premier amant, l’épouse, et fonde avec lui une famille nombreuse et heureuse !
John Cleland se révèle donc plutôt un « peintre » libertin et, à sa manière, élégant, qu’un pornographe de la déchéance. Il peint riches et pauvres dans leurs comportements, leurs soupers, leurs vêtements, avec un souci du détail qui n’est pas sans rappeler les scènes de Hogarth.

 
Je ne saurais dire, en revanche, si Cleland est un bon peintre du désir féminin. J’imagine sans mal que prêter ses mots à une narratrice est, pour un auteur masculin, un exercice périlleux ; et que le péril n’en est que plus grand dans le cas d’un roman libertin, quand il s’agit d’évoquer, sans détour, les désirs et plaisirs des femmes, vu de l’intérieur, si j’ose dire. Un avis de lectrice(s) serait donc le bienvenu, en contrepoint du mien !

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Au fil du temps, ce roman a fait l’objet de nombreuses éditions, avec ou sans illustrations. Parmi les éditions « récentes » (récentes, au moins, par rapport à l’édition originale), certaines ont reçu des illustrations de couverture d’assez bon aloi, et d’autres ont plutôt sombré dans le graveleux.



La plus élégante me semble être celle chez Actes Sud, collection Babel (la première dans ce billet).

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Ces Memoirs of a Woman of Pleasure ont fait l’objet de plusieurs adaptations au cinéma, à la télévision et en bande dessinée. Je dis quelques mots de certaines d’entre elles dans un billet ciné-télé et dans un billet BD.


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lundi 10 janvier 2011

Masques et ombres

 
Il n’y a pas d’âge pour se lancer à l’aventure dans les rues de la Venise du Settecento, et avec L’Arlequin de Venise, d’Odile Weulersse (édition Hachette Livre, Le livre de poche Jeunesse, 1994, ISBN 2-01-019896.4), tant les personnages principaux du roman que ses lecteurs n’attendent pas le nombre des années pour être confrontés aux lumières et aux ombres de la Sérénissime.



Tonina, la fille du sénateur Zolio, est une de ces héroïnes comme on en trouve dans nombre de romans historiques pour un lectorat jeune ou adolescent : elle est, certes, une jeune fille de ce temps qui sert de décor au roman, mais elle est aussi aussi une jeune fille un peu anachronique, animée de l’esprit de notre temps.
Faut-il pour autant bouder un tel roman ? Point du tout.
D’abord parce qu’il peint un portrait bien vivant de Venise. Ses rues et ses places, ses canaux, ses marchés et ses palazzi, son peuple bigarré, ses patriciens qui tiennent le pouvoir entre leurs mains, les fortunes qui se font (parfois) et se défont (souvent) dans les casini, ses contrebandiers qui trafiquent les marchandises trop réglementées, à leurs yeux, par la Sérénissime, ses chevaliers servants aux petits soins avec les damoiselles, ses prisons où la justice arbitraire envoie croupir même des innocents, etc.
Ensuite parce que cette jeune héroïne permet aux lecteurs adolescents de s’en sentir facilement proches. Les relations de Tonina avec son père veuf, avec son frère, avec son chevalier servant, avec le jeuen noble de Terre ferme qui voudrait la courtiser, bref, sa façon de trouver sa place entre le monde des enfants et celui des adultes, et de bâtir sa propre indépendance, autant de sujets qui peuvent se prêter à la réflexion des jeunes lecteurs.
Et comme l’identification avec les personnages est, semble-t-il, un moyen de rendre la lecture attrayante, je ne vais certainement pas me plaindre qu’un roman « pour la jeunesse » ouvre à ses lecteurs les portes de la Venise du Settecento.

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dimanche 9 janvier 2011

Lectures en cours et promesses de billets

 
Parmi les livres dix-huitièmistes que j’ai récemment lus ou que je suis en train de lire, en voici quatre, deux romans et deux BD, auxquels je consacrerai prochainement des billets.

L’Arlequin de Venise, d’Odile Weulersse (édition Hachette Livre, Le livre de poche Jeunesse, 1994,  ISBN 2-01-019896.4)



Les secrets du chevalier d’Eon, espion du roi, de Gérard Morel, Nouveau Monde éditions, collection Jeunesse, 2010, ISBN 978-2-84736-509-2).


 
Le secret du Mohune, tome 3 : La malédiction, de Rodolphe au scénario et Dominique Hé au dessin, (éditions Delcourt, 2010, ISBN 978-2-7560-1900-0)




 
Rani, tome 2 : Brigande, de Jean Van Hamme et Alcante au scénario et Francis Valles au dessin (éditions Le Lombard, 2011, ISBN 978-2-8036-2752-3)




dimanche 2 janvier 2011

Oiseaux de nuit


Les gentlemen de la nuit, de Béatrice Nicomède (éditions Gulf Stream, collection Courants Noirs, 2010, ISBN 978-2-35488-076-7) a un petit goût de Moonfleet. Pour ne pas y trouver ce goût, je crois qu’il faudrait être totalement ignorant de ce roman de Falkner ou du film que Fritz Lang en a tiré. Ou même, puisque Les gentlemen de la nuit s’adressent surtout à un public adolescent, n’avoir pas non plus lu l’adaptation de Moonfleet en BD par Rodolphe et Hé. Quoi qu’il en soit, ne connaître ni le roman ni le film ni la BD ne serait un crime : en regardant cela de manière optimiste, ce serait même l’occasion de découvrir ces trois œuvres qui valent, chacune d’entre elles à sa manière, le détour.
 

Mais j’en reviens aux Gentlemen de la nuit. Difficile pour moi, disais-je, de ne pas y retrouver le parfum de Moonfleet : des côtes anglaises un peu sauvages (ici, celles de l’île de Wight) à la fin du XVIIIe siècle, des îliens que la pauvreté accule à la contrebande maritime, des cachettes dans des grottes et sous des cimetières, des tonneaux d’eau-de-vie et des coffres de dentelles, des jeux de chats et de souris entre contrebandiers et douaniers dans des nuits de plus ou moins de lune, et des adolescents pris dans les affaires des adultes.
Pourtant Béatrice Nicodème ne tombe pas dans le plagiat. Par-delà l’intrigue un peu classique, elle apporte sa touche personnelle, creusant les portraits de ses personnages, leurs faces claires comme leurs faces sombres. L’ennemi le plus dangereux des contrebandiers n’est pas ici, le douanier, mais le mal insidieux qui s’est glissé au sein de l’un de leurs groupes.

Même si l’ombre de Moonfleet pèsera longtemps sur tout roman qui racontera des histoires de contrebandiers maritimes au XVIIIe siècle, aucune plume ne devrait s’interdire de s’aventurer dans ce thème-là. Après tout, bien des auteurs se sont permis d’écrire des romans de mousquetaires et spadassins après Alexandre Dumas père, et certains ont brillé dans ce genre. Alors, quand un roman lance un clin d'œil à Moonfleet tout en y apportant une touche personnelle, autant le saluer pour ses mérites propres, et Les gentlemen de la nuit n’en manquent pas.
J’ai lu ce roman avec mes yeux et mon esprit d’adulte, mais je pense qu’outre ces aspects historique et « policier », ce roman peut offrir à des adolescents des sujets de réflexion intéressants, comme la complexité des relations d’amour et de haine entre deux mêmes personnes, le mur de silence derrière lequel un père cache à son fils les raisons et circonstances du décès de sa mère, ou encore les privautés que s’autorisent les hommes mûrs sur les jeunes femmes qui sont en leur pouvoir pour des raisons de mariage ou d’emploi.

Après ce coup de tricorne à l’auteur, le coup de griffe (presque de gueule) à l’éditeur : quel est la personne inconséquente qui a rédigé la quatrième de couverture de ce livre ? Le vrai traître, ou la vraie traîtresse, des contrebandiers, c’est cette personne-là, qui dévoile, dans le texte de présentation du roman, les deux-tiers de l’intrigue ! J’applaudirai des deux mains si cette personne est démasquée et balancée à la mer pour que les flots et les crabes lui fassent un sort funeste. La peste soit des inconséquents qui privent les lecteurs d’une grande partie du plaisir de leur lecture.

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